Bion│Lacan
Je
me propose de parler cette année de Bion et Lacan, et de ce concept d’appareil
Ψ que j’ai introduit dans le petit mot que je vous ai distribué. J’ai
l’intention de parler de Bion comme en général je parle de Lacan, c’est-à-dire
pas tellement pour expliquer - car il existe tout un tas de livres sur Bion
qui vous permettront de regarder ce qu’on pense en général de ses conceptions
-, mais comme je l’ai fait avec Lacan, pour expliquer à quels problèmes ils
ont affaire, l’un et l’autre, c’est-à-dire avec un égard assez spécial pour
le type de créativité induit par la lecture même de l’œuvre de Bion. En effet,
c’est l’une des choses les plus frappantes : ce que j’appelle la « créativité »,
c’est une notion – on verra si c’est un concept - qui revient constamment
chez Bion, c’est le fait qu’il pense qu’un texte psychanalytique juste est
un texte qui suscite de la créativité dans les positions subjectives, et qui
mobilise des sédiments de toutes sortes de profondeur qu’on a en soi-même,
et qu’on peut mobiliser dans l’analyse, que ce soit dans l’analyse du côté
du fauteuil, mais aussi bien sur le divan. En effet, Bion dans le statut qu’il
donne à ses textes, fait de la lecture psychanalytique, une expérience
psychanalytique - ce n’est pas pour rien qu’on parle de « séance »
de séminaire. Il considère qu’un texte juste est un texte qui a des effets
sur les rêves, qui a des effets sur la manière dont vous interprétez, et sur
la levée des refoulements. Bion, dont un des maîtres mots est la notion d’expérience
– son premier livre s’appelle Experiences
in Group – écrit ses textes dans la perspective d’une « croissance »
(growth), ou d’un développement qui n’est jamais seulement théorique, mais
qui est en soi-même expérience.
Il
y a des bioniens français – traducteurs, critiques : Kalmanovich, Poulain-Colombier,
Robert, etc
[1]
. Il y a eu également récemment un dictionnaire de la pensée
de Bion qui a été publié en anglais par Lopez-Corvo
[2]
. Ces livres sont utiles et mêmes indispensables, à condition
je crois aussi, de ne pas perdre – et le parallèle avec Lacan je crois vous
est sensible – l’effet du texte de Bion, qui est perplexifiant.
Qui
est tellement perplexifiant que j’ai choisi de m’appuyer celui, de tous, qui
laisse le plus dans un état étrange, qui est le dernier volume de la trilogie,
Transformations – qui fait suite à Aux sources
de l’expérience et aux
Eléments de la psychanalyse -, Transformations
où très justement, François Robert cite un commentaire de Donald Meltzer sur
la situation extrêmement étrange dans laquelle on se trouve, à la fin de ce
livre : perplexe.
Car
s’il y a bien un psychanalyste dans la filiation kleinienne, qui a pris complètement
au sérieux l’idée d’un impact de sa vie sexuelle sur le développement du psychanalyste,
c’est vraiment Bion. Il n’utilise en général pas le terme d’affect, il utilise
en général le terme d’émotion, mais ce sont des émotions liées à la sexualité.
Le propre du texte juste, ainsi, est d’être un texte qui s’insère à l’intérieur
de sa vie sexuelle, et qui à ce titre joue un rôle dans la croissance
(growth) psychique de l’analyse. Du coup, ce qui croît et ce que le
texte lui-même est amené à faire croître et à approfondir, c’est le sérieux
avec lequel on pense les pensées psychanalytiques.
Autrement
dit, Bion adopte une solution différente de la solution usuelle dans l’histoire
de la psychanalyse, qui consiste à publier deux types de texte : des
textes scientifiques, et puis en général à la mort du psychanalyste, sa correspondance,
laquelle correspondance fait comprendre dans quel type de constellation subjective,
voire d’histoire passionnelle, de deuil, d’événement historique, se sont forgés
les concepts psychanalytiques de l’auteur. Un peu comme dans le cas de la
correspondance de Freud et Ferenczi, du journal clinique de Ferenczi, et puis
de la publication en parallèle des textes officiels, puisque va enfin sortir
en octobre la traduction non expurgée de la correspondance de Freud avec Fliess.
C’est le genre de choses qui vous fait comprendre un peu ce que c’est que
d’être ce bonhomme de 45 ans qui correspond avec Fliess, et qui réfléchit
sur l’hystérie, sur un mode que Freud voulait enterrer à jamais (puisqu’il
voulait la destruction des lettres que Marie Bonaparte avait rachetées). Là,
au contraire, avec Bion, le texte scientifique est directement intégré à une
entreprise de croissance intime, et il est calculé pour produire des effets
tels qu’ils viennent transformer jusqu’à l’imagerie psychique, onirique de
l’analyste. Ce qui fait que leur opacité, leur étrangeté, leur caractère bizarre,
ce mélange entre des interprétations kleiniennes extraordinairement bizarres,
d’écritures mathématiques, de glyphes, de travaux autour de la « grille »,
d’algébrisation de ce qu’il nomme « éléments » de la psychanalyse,
vous secouent pour modifier cette imagination spéciale qui est au principe
de la créativité interprétative en analyse — et en particulier de quelque
chose de très singulier, qui est propre aux kleiniens et qui est encore aujourd’hui
assez spécifique de ce mouvement : l’interprétation du patient psychotique,
et qui plus est, dans un but clairement affiché comme psychothérapeutique.
Voilà
pourquoi j’ai choisi de vous suggérer comme lecture introductive, pour ceux
qui ne savent pas très bien par où entrer dans Bion, Réflexions faites.
Ce
texte rassemble les articles cliniques que Bion a écrits en donnant des exemples
de sa méthode et de sa technique. Mais dans la deuxième partie, Bion a fini
par considérer que « l’exemple clinique » lui-même posait problème
en tant que tel : la façon dont on pouvait noter ce qui se passe en analyse
pour le faire lire à quelqu’un d’autre, eh bien c’était en soi un processus
qu’il fallait construire analytiquement et même métapsychologiquement. Et
voilà qui ruine l’idée classique : voilà la théorie, voilà les exemples !
Il est donc revenu après la publication du dernier volume de la trilogie centrale
de son œuvre, sur ses articles cliniques, il les a donc publiés en les commentant
à la lumière de ce qu’apportait Transformations, en expliquant tout
ce qui est perdu analytiquement dans ce type d’articles. Néanmoins,
si on ne passe pas par la première partie, par les articles cliniques eux-mêmes,
si on ne s’expose pas au caractère tout à fait étonnant de ce que sont ces
interprétations délivrées à des malades dont vous allez voir qu’ils sont très
malades (ce sont des patients qu’on hospitaliserait, actuellement), on perd
de vue le fait brut de l’invraisemblable imagination spéculative et interprétative
de Bion. Je pense ainsi que si on part de ces exemples, ensuite désavoués
ou tellement mis en perspective qu’ils changent radicalement de sens, on comprend
peut-être mieux l’autre pôle de la pensée de Bion - celui qui le rend à la
fois si prestigieux et à la fois incompréhensible parfois. Car parfois, on
n’a même pas idée de quoi il parle, il y a vraiment une sorte d’obstacle à
la lecture. Et on comprend mieux comment il en arrive à ce clivage entre deux
aspects de sa pensée qui déchire ses interprètes, et qui sont pourtant absolument
entrelacés l’un dans l’autre, de façon inséparables. Il y a donc chez Bion
d’un côté ce souci de construire de manière algébrique les éléments de la
psychanalyse, c’est-à-dire de véritablement chercher quelles sont les briques
élémentaires de ce qui est en cause dans une interprétation, dans le transfert,
dans l’inconscient, etc., de les disposer dans une « grille » –
je fournirai une hypothèse sur ce qu’elle est. Et puis, d’un autre côté, ce
sur quoi il insistait dans ses derniers séminaires, qui implique d’ailleurs
une modification de sa manière de faire et de parler, qui est un pôle quasi-mystique,
c’est-à-dire une sorte de confrontation de la psychanalyse à l’expérience
de quelque chose qu’il appelle « O », qui est la première lettre
de Origin, qui se met en quête du niveau auquel doit se situer l’analyste pour,
au-delà de ce à quoi il a affaire au titre de la pathologie, entrer dans une
résonnance immanente avec l’autre être humain, et éventuellement même au-delà
de cela, avec le réel, avec quelque chose qui indique assez bien quelle doit
être la fonction de ce quelque chose de totalement étrange qu’est le réel
chez Lacan, qu’il introduit par exemple avec le nœud borroméen : que le réel,
chez Bion aussi, et dans un langage qui évoque la théologie négative, c’est
l’impossible. Il faudra voir comment chez Bion, il y a la place aussi pour
quelque chose de cet ordre-là, qui vient compléter, ou ouvrir, ou déplacer
– on ne sait pas très bien - les enjeux mêmes du contenu même de l’analyse.
Pourquoi
vais-je osciller entre Réflexion faite et Transformations ?
D’abord parce que Réflexion faite, c’est assez facile à lire quand
même, et on y voit tout de suite qu’on a affaire à quelque chose de génial,
on sent que c’est un pas au-delà de Melanie Klein, qu’il y a un engagement
analytique dont il y a peu d’égal, et je trouve même cela parfois beaucoup
plus profond que Winnicott, dans le courant britannique. Mais en même temps,
on est au cœur de ce qu’on fait tous les jours.
Aussi,
la question que se pose Bion, c’est comment non seulement entendre ce que
les gens disent, mais – puisqu’il ne se place pas dans un contexte de représentation
mais d’objet, avec la logique associée de l’introjection, de la projection,
du clivage, etc. – comment introjecter ce que les patients produisent.
C’est ça le point autour de quoi il tourne. Qu’est-ce que le psychisme de
l’analyste est capable de soutenir des objets qui sont projetés sur lui, éventuellement
avec une violence inouïe, par des patients paranoïaques, schizophrènes, maniaco-dépressifs,
etc. ? C’est donc une question concernant les modifications subjectives
exigibles au niveau psychique, du « contenant » que l’analyste peut
offrir à des transferts qui vont infiniment plus loin et plus fort que tout
ce à quoi on a affaire avec les imagos œdipiennes qu’on a dans les névroses
de transfert freudiennes, où les objets qui sont projetés sont des imagos
complètes, des personnes complètes, c’est-à-dire en général le père, la mère,
le frère, etc. Là, c’est un œil, une voix, un excrément, une voix hallucinatoire,
une cicatrice, des objets non seulement partiels mais activement clivés et
faisant sauvagement retour dans le processus. Les textes théoriques de Bion,
comme Transformations par exemple,
ne font d’une certaine manière que construire une hypothèse qui vise à exercer
– c’est une expérience – l’analyste à faire face à ces projections
qu’il reçoit, et à créer les conditions symboliques – il ne s’agit
pas simplement de produire des concepts pour expliquer -, du soin psychique.
Or avec la modification de l’imagination, du symbolisme habituel, et même
de l’onirisme (car il faut aller jusque-là), c’est finalement la manière
de rêver de l’analyste qui est mise en cause. Une fois saisi comment un
objet introjecté va susciter en nous un clivage, comment en être averti ?
Et comment inventer de quoi soutenir le transfert, et particulièrement le
transfert psychotique.
A
partir des analogies qu’on peut établir entre Bion et Lacan – je pensais vous
exposer mon titre avec sa barre de Scheffer, Bion│Lacan, ça aurait été
plus suggestif et moins égarant que le terme galvaudé d’analogie -, je vais
donc introduire la problématique du séminaire de l’année, et puis, vous ayant
introduit à cette problématique, notamment par rapport à ce que j’ai fait
sur la névrose obsessionnelle l’an dernier, j’énumérerai un certain nombre
de différences qui, j’espère, vous paraîtront plus fécondes que le constat
fastidieux des carences de Melanie Klein ou Bion – surtout de Klein car peu
de gens ont lu Bion chez les lacaniens – par rapport à Lacan. Et puis je conclurai
en vous indiquant quelques lectures, et le programme que je vais suivre.
*
Parmi
les ressemblances qu’il y a entre Bion et Lacan - mais qui sont superficielles
-, il y en a une qui saute aux yeux. C’est la recherche de la scientificité
de la démarche analytique par des moyens formels. Il y a authentiquement une
recherche d’une algèbre des « éléments » de la psychanalyse,
chez Bion : l’idée qu’il ne sert à rien d’isoler les éléments qui sont
toujours radicalement en cause dans ce qu’on appelle la psychanalyse si en
plus on n’ajoute pas au pouvoir représentatif des éléments (tels que la grille
permet de les construire), une dimension calculatoire, c’est-à-dire la possibilité
de transformer les énoncés, en produisant des quasi-théorèmes,
donc les combinaisons de ces éléments en d’autres formules, de manière surprenante,
et avec un gain de savoir. Il y a donc ici un travail algébrique qui est comme
chez Lacan articulé à des analogies topologiques, et qui sont bien plus que
des analogies puisque les bioniens qui maîtrisent complètement – ce qui n’est
pas du tout mon cas – les images mathématiques de Bion, pensent qu’il y a
une affinité substantielle entre la métapsychologie et ce qu’on appelle la
métamathématique, c’est-à-dire les fondements ultimes des mathématiques. J’en
dirai un mot plus tard, au niveau des références fondationnalistes que donne
Bion aux mathématiques, et qui l’amène sur un autre terrain par exemple, que
Frege ou Russell. Car ce qu’il y a de fort et de présent constamment chez
Bion, c’est l’idée que non seulement l’inconscient produit des rêves, des
symptômes, des lapsus, mais aussi des religions, et puisqu’il est véritablement
l’élément créateur de la vie psychique, de la science, des géométries et des
algèbres, et de la raison. Du coup, il n’existe pas pour Bion de point de
vue absolument transcendant qui serait celui de la réflexion critique ou de
la scientificité qui viendrait évaluer du dehors ce qu’est la théorie freudienne,
puisque la théorie freudienne doit de l’intérieur non seulement faire une
place à la science, mais donner une idée de la manière même, psychique et
psychanalytique, dont sont produits les concepts scientifiques, et de façon
exemplaire, les concepts mathématiques.
Plus
exactement, ce n’est pas l’inconscient qui produit cela, c’est l’appareil
psychique dont l’inconscient est une des dimensions. Et c’est ce que j’ai
appelé d’un terme qui n’est pas chez Bion mais que j’introduis et qui sera
le concept qui me permettra de discuter de ce que Bion appelle l’appareil
psychique, et que j’appelle, moi, « l’appareil Ψ » justement.
Là en tout cas, vous avez une réflexion étroitement liée à une exigence de
rationalité formelle qui exclut que ce soit de simples modèles. Comme chez
Lacan qui dit que la topologie n’est pas un simple modèle, de la même manière,
chez Bion, en aucune manière les références mathématiques et métamathématiques
ne sont des modèles.
La deuxième chose qui est une ressemblance superficielle mais qui n’est pas totalement négligeable et qui fait je crois le charme de Bion comme de Lacan, c’est évidemment l’effarante culture de Bion. C’est une culture très british, qui donne parfois l’impression qu’on est devant les Britanniques comme devant les Papous : il y a une étrangeté du type de culture scientifique, religieuse, littéraire, qui est la leur, qui ne se voit pas très facilement, et que dans beaucoup de cas les traductions n’ont pas franchement arrangée.
Ce qui fait que je parlerai cette année de Poincaré, dont je vous recommande
de lire Science et méthode
[3]
, qui est un ouvrage de référence de Bion, qui revient
constamment dessus.
Poincaré
était un immense mathématicien et physicien qui a très tôt été reconnu comme
un des plus grands savants de tous les temps. Savez-vous que Poincaré a découvert
la théorie de la relativité avant Einstein ? Il y a même plein
de gens qui pensent que Poincaré a tout découvert, et dans les congrès de
philosophie des sciences, on les appelle, paraît-il, les « Poincaré freaks » :
les « tordus de Poincaré ». Non seulement il a découvert la théorie
de la relativité, mais il a aussi fait des critiques absolument intéressantes
même si elles sont peut-être aujourd’hui considérées comme moins probantes,
de Cantor, de Hilbert, et de tout le mouvement Russell-Frege. Poincaré était,
à travers Couturat, l’adversaire du logicisme frégéen. Ses idées évoquent
déjà une tendance essentielle de la réflexion métamathématique, l’intuitionnisme.
Et ça repose sur des questions de logique qui sont précisément celles qui
intéressaient Lacan, mais qui sont prises chez Poincaré sous un tout autre
angle.
Je
parlerai de choses également dont j’ai parlé l’année dernière à propos de
Kierkegaard, qui sont les références substantielles que Bion fait à la théologie
protestante, et en particulier à la mystique anglaise du 17ème
siècle.
Il
ne faut pas oublier enfin qu’un des premiers patients de Bion, si ce n’est
le premier, a été Samuel Beckett. Beaucoup de choses ont été écrites là-dessus,
puisque l’analyse de Beckett avec Bion a été un objet mythique dans la critique
littéraire psychanalytique – il y a notamment un livre d’Anzieu sur la question
[4]
-, et il est incontestable, à mon avis, qu’on voit chez
Beckett des références claires à la conceptualité bionienne. Autrement dit,
une partie de la créativité géniale de Beckett aurait été alimentée par une
expérience d’analyse avec Bion.
Ce
que je vais essayer, c’est justement de ne pas traiter cela de manière monumentale
et trop esthétisante, c’est-à-dire de faire une place à la culture philosophique
que Bion nous force à solliciter en plus pour l’entendre. C’est un trait qu’il
a en commun avec Lacan, c’est qu’il a très tôt senti que sans référence philosophique,
la psychanalyse deviendrait une variante chic de la médecine mentale. Et que
seule une réflexion philosophique, et conceptuelle, et logique, pouvait démédicaliser
la psychanalyse, mettre en cause radicalement les idéaux de guérison, et en
particulier ce qu’on peut se proposer d’appeler une guérison chez un psychotique.
Cette philosophie est une philosophie très différente de celle à laquelle
se réfère Lacan, c’est une philosophie marquée par l’empirisme britannique,
par le problème des sense data, c’est-à-dire les « données
des sens » – par quelqu’un, par exemple, comme Ayer, un néo-positiviste
logique -, et ça me conduira et je dirai pourquoi, à articuler cela à ce que
j’ai raconté l’an dernier sur le problème de certaines catégories avec un
philosophe dont j’ai parlé l’an passé au sujet des speech acts, c’est Austin – un contemporain de Bion, mais que Bion
ne cite pas, à ma connaissance -, qui s’est livré dans un livre qui s’appelle
Sense and Sensibilia
[5]
à une critique extrêmement forte de la théorie d’Ayer
sur les sense data.
La
troisième chose qui me paraît rapprocher assez facilement et intuitivement
le projet psychanalytique de Bion et celui de Lacan, c’est la certitude de
Bion que les vrais problèmes de la psychanalyse sont ceux que pose la psychose.
Dans
les années 50, au même moment où Lacan va se mettre à lire Schreber, lui a
travaillé avec John Rickman, qui est un psychanalyste génial, un kleinien
un peu oublié avec qui il avait fait une première analyse avant d’en faire
une seconde avec Klein. Il a donc travaillé dans les hôpitaux, avant l’invention
des médicaments et au tout début de l’arrivée du Lagarctil©, et par conséquent
les thérapies consistaient en lobotomies, électrochocs, bref, des thérapies
extrêmement agressives. En même temps, à cette époque, il y a beaucoup de
personnel, et à la Tavistock Clinic de Londres, certaines prises en charge
sont bien davantage possible qu’aujourd’hui. Il y a également des conditions
juridiques en Grande-Bretagne, dont je vous parlerai peut-être aussi,
dans la prise en charge des malades mentaux, qui expliquent beaucoup de choses,
en particulier sur le statut de la paranoïa de l’autre côté de la Manche,
et qui sont de nature à franchement surprendre.
Or
vous savez que Lacan est venu à la psychanalyse par la psychose à travers
le fameux cas d’Aimée, sur la base d’une discussion approfondie de la clinique
psychiatrique traditionnelle, que ce soit celle de l’école française et celle
de l’école allemande. L’idée centrale, c’est qu’on ne peut pas accepter la
position freudienne selon laquelle le rêve serait le modèle de la psychose.
Pour une raison très simple : il y a une différence structurale entre
ce qui s’appelle la psychose et ce qui s’appelle la névrose, et il ne saurait
y avoir de continuum quelconque, avec un commun paradigme du rêve, qui permettrait
de penser que la psychose est une sorte de rêve les yeux ouverts. C’est extrêmement
clair si vous vous appuyez sur la clinique psychiatrique classique :
il y a un champ de la psychose totalement irréductible à une sorte de névrose
grave ou quelque chose de ce genre. Bion arrive à ce même point de départ,
mais pour des raisons kleiniennes. Bion est quelqu’un qui a tout à fait les
moyens, grâce à Melanie Klein, de distinguer les aspects psychotiques que
peuvent prendre certaines hystéries, de ce qu’on appelle une psychose, par
exemple la paranoïa. Et le moyen kleinien est très simple : c’est que
les composants délirants de ce qu’on a pu appeler à une certaine époque la
psychose hystérique par exemple, ou le « delirium » hystérique –
concept proposé par Maleval et qui est tout à fait bien venu – ce sont des
formations psychiques qui mobilisent des objets totaux. En revanche,
la psychose au sens de la paranoïa, de la schizophrénie, mobilise des objets
partiels. Du coup, malgré la gravité, la phénoménologie bruyante de
certaines manifestations de l’hystérie où on a l’impression d’arriver à des
phénomènes quasi-schizophréniques, on arrive à repérer que les deux registres
sont disjoignables, et ne se prêtent pas du tout ni aux mêmes approches, ni
au même traitement. Il en ressort que pour Bion, le rêve n’est pas
le modèle de la psychose. Il en ressort au contraire qu’il y a un « appareil
psychique » qui produit des rêves de psychotiques et que ces rêves de
psychotiques sont qualitativement différents des rêves de névrosés. En déplaçant
la chose au niveau de l’appareil psychique, Bion sort de cette analogie que
Freud a maintenue jusqu’à la fin, que le rêve était encore ce qui nous faisait
le mieux comprendre de quoi il s’agit dans un délire. Et il le fait évidemment
par des moyens kleiniens.
J’en
ai assez dit je crois de ces ressemblances.
*
Avant
d’exposer les dissemblances, je vais essayer de produire la problématique
qui va être le fil conducteur cette année.
Je
crois que j’en ai assez dit pour que vous compreniez qu’avec le concept d’appareil
Ψ, je veux cerner à la fois ce dont on parle en psychanalyse,
et ce qui se construit entre psychanalystes qui parlent entre eux de
l’expérience psychanalytique. Ce n’est pas simplement ce qui va être l’objet
qui donne sa teneur de vérité à une théorie (si cet appareil est correctement
décrit ou pas), l’appareil Ψ est aussi ce qui se construit quand on parle
de l’expérience analytique, et lorsqu’on essaie de communiquer à un autre
analyste ou à des gens qui veulent devenir analyste, ou à des patients, ou
finalement à soi-même ce qui fait la teneur proprement psychanalytique de
ce qui est pensé dans l’expérience. Autrement dit, autour de la notion d’appareil
Ψ, je chercher à cerner ce qui fait la consistance intrinsèque du discours
psychanalytique, soit ce à partir de quoi et ce avec quoi, indissociablement,
on pense psychanalytiquement ses pensées. Voilà quel sera mon objet cette
année.
Ce
que je veux dire par penser psychanalytiquement ses pensées, ça veut dire
penser ses pensées en psychanalyste. Je ne veux pas dire par là les penser
avec des mots psychanalytiques, puisque justement l’idée de Bion est qu’on
peut fabriquer tout un langage artificiel, et qu’aussi bien le langage ordinaire
suffit à faire entendre de quoi il s’agit lorsque ça a une teneur authentiquement
psychanalytique. Lorsque je dis que l’appareil Ψ est ce à partir de quoi
on pense psychanalytiquement ses pensées, j’inclus donc les pensées qui sont
des pensées théologiques, mathématiques, philosophiques des images, des tableaux,
des rêves, de la musique, etc. L’originalité de Bion avec son concept d’appareil
psychique, c’est en effet la suivante : c’est que ce n’est pas l’âme,
l’appareil psychique. Ça n’est pas ce qui produit les pensées :
c’est ce qui sert à penser les pensées. C’est-à-dire que l’appareil
psychique pense des pensées qui pourraient exister sans penseur. Il se pourrait
qu’il y ait des pensées pour lesquelles il n’y ait pas d’appareil psychique
qui puisse les penser. Un des derniers vertiges de Bion, et ça m’a toujours
impressionné, c’est que c’est la raison pour laquelle la psychanalyse est
mortelle : elle peut disparaître. Il se peut très bien qu’il n’y ait
pas d’appareil psychique qui puisse penser les pensées psychanalytiques, ou
qu’il n’y en ait plus. Il est absolument faux de s’imaginer, comme en philosophie
ou en mathématique, qu’en cherchant bien on va retomber sur le même truc,
et que l’inconscient, si vous l’avez perdu à gauche, vous le retrouverez à
droite. Il y a là l’idée que les pensées psychanalytiques pourraient être
sans appareil psychique qui les pense. Ça veut dire quoi ? Ça veut dire
non seulement qu’il y a des pensées qui pourraient être sans penseur – c’est
une expérience que n’importe qui peut faire en cure : il y a des pensées
qui sont là, et il n’y a pas d’appareil pour les penser, et en général elles
restent en suspens, et comme les pensées n’aiment pas rester en suspens, elles
attaquent, elles se jettent sur le psychisme de celui qui n’arrive pas à les
penser et elles le persécutent.
Si
bien que l’appareil psychique se développe sous la contrainte des
pensées à penser. Et sous cette contrainte, il arrive que l’appareil psychique
échoue, et échoue de manière radicale, à penser ses pensées, comme par exemple
un psychotique peut échouer à penser telle ou telle pensée, un symbole, notamment,
qui serait par exemple thérapeutique. Bien au contraire, et c’est la réaction
thérapeutique négative sur laquelle Bion a écrit des choses profondes, cet
échec aggrave affreusement sa condition. Car tput en sachant, d’une certaine
manière, que c’est ça qu’il faudrait qu’il arrive à penser, qu’il arrive à
dire, à faire ; mais il n’est pas équipé pour pouvoir penser cette pensée,
laquelle reste dehors, et devient persécutive. Voilà qui en général aboutit
à une explosion de violence, puisque le clivage aboutit à faire de l’analyste
qui a mis cette impensable pensée en circulation, un objet de haine, objet
d’un transfert négatif, qui vomit, crie, hurle, y compris dans les cauchemars
et les délires, la pensée qui restait à penser - faute d’avoir travaillé du
même pas qu’il interprétait, à construire l’appareil à penser cette pensée.
J’espère
que vous serez sensible en lisant Réflexions faites à cette contrainte
à penser ses pensées, à la coloration obsessionnelle ou quasi-obsessionnelle,
je pense à la contrainte au sens du Zwang
freudien, des cas qui servent de point d’appui à Bion dans ce texte, qui sont
pour employer la terminologie en vigueur chez les kleiniens de l’époque des
« psychoses borderline schizoïdes », pour l’essentiel, où la coloration
obsessionnelle est manifeste : rituels de lavage, répétitions, mentismes
constants, etc., ce que je décrivais l’an dernier au titre de ces TOC pseudo-obsessionnels
qui sont plutôt du registre de la psychose.
J’avance
dans ma problématique. Si je laisse croître (grow) ce que j’ai dit
l’an passé de la névrose obsessionnelle, si j’essaie de laisser les images,
les notions que j’avais apportées se développer dans leur ordre, sur l’angoisse,
sur la culpabilité, sur la mélancolie de Kierkegaard, c’est vers ça qu’on
avance : c’est-à-dire qu’est-ce que c’est que l’expérience d’une contrainte
à penser les pensées ? On parvient alors à ce point de rupture que je
vous avais indiqué chez Kierkegaard et Surin, où non seulement on arrive à
des pensées impensables, mais carrément à des non-pensées, c’est-à-dire
à des fragments chosifiés de réalité psychique, qui du dehors attaquent et
persécutent l’appareil psychique.
Et
nous voilà au cœur de la conception bionienne de la psychose. C’est qu’il
n’y a dès lors qu’une seule manière de se défendre, dit Bion, c’est d’expulser
hors de soi son propre appareil à penser les/ses pensées. La seule manière
de se défendre devant cette transformation des pensées impensables en non-pensées,
en choses physico-mentales qui attaquent l’appareil à penser les pensées,
c’est de le cliver. C’est d’avoir recours à cette opération que Mélanie Klein
appelle « l’identification projective », c’est d’expulser en dehors
de soi dans une entité externe, xénopathique, son propre appareil à penser
les pensées, mais morcelé, fragmenté, et mis en pièce dans les moindres détails.
L’issue de cette éjection archaïque qui est une Verwerfung
– je traduis ici Verwerfung par
éjection -, est très connue, et je crois qu’il n’y a pas de désaccord entre
psychanalystes de quelque obédience que ce soit sur le résultat de ça :
c’est que ça revient dans le réel, sous la forme des désirs et des souvenirs
mêmes du sujet, désormais installés à demeure dans des objets persécuteurs
externes – voix, regards, petits gestes, tous encapsulés dans les images de
la télévision, les ondes dans l’espace, mille autres entités du quotidien
– qui rendent au centuple au sujet la haine qui a présidé à leur expulsion
et à leur constitution. Autrement dit, lorsqu’il est dehors, cet appareil
Ψ clivé, expulsé par identification projective, prend la forme de la
« machine à influencer » de Tausk, qui est ce dispositif dans lequel
nous voyons régulièrement constamment les schizophrènes, cette idée qu’il
y a une machine qui influence, qui commande, qui régit la pensée, les gestes,
la motricité, etc. Et encore, il faut bien considérer que la machine à influencer,
c’est déjà un rassemblement cohésif introduit là où l’appareil psychique
- des visées, des pensées, des perceptions, des auditions, des sensations
corporelles - peut par ailleurs se trouver quelquefois totalement dispersé,
et attaquer et bombarder la surface même de l’appareil psychique, d’une manière
encore bien moins organisée. Ce qui fait que justement, ce qui est paranoïaque,
est déjà une trace du moi expulsé, une cohésion (ça fait machine) qui a disparu
dans les formes les plus noires, les plus déficitaire et les plus persécutives
de la schizophrénie.
Voyez
l’imagerie kleinienne qui est ici mobilisée.
Quand
je dis que ces objets persécuteurs rendent au centuple au sujet la haine qui
a présidé à leur expulsion - haine de la réalité psychique puisque
pour Bion la schizophrénie c’est la haine de la réalité psychique et pas seulement
la haine de la réalité externe -, ce centuple signifie qu’il y a un pessimisme
thérapeutique très fort, c’est-à-dire qu’on ne fait pas rentrer facilement
ce diable-là dans la boîte par une opération de symbolisation, et que ça implique
toutes sortes de précautions, et en particulier de se confronter au problème
de ce qu’on appelle la réaction thérapeutique négative, qui est je crois la
croix de toute cure, pas simplement de psychotiques mais aussi de névrosés,
mais dont on comprend bien le point : ce qui a été expulsé, si on le
fait rentrer, va déclencher le même mécanisme de rejet redoublé, qui
fait qu’on peut avoir tout à fait – et je crois que c’est une des expériences
les plus poignantes et les plus inévitables du traitement des psychotiques
– qu’il y a eu à un moment où les patients allaient mieux, et après ce moment
où ils allaient mieux, ils sont allés tellement plus mal qu’on n’a jamais
plus pu, ensuite, les soigner. Et comme le monde est plein de bons apôtres
animés par l’amour du prochain et le primum non
nocere, on vous explique d’un air docte et parfois chiffres en
main que la psychanalyse avec les psychotiques, c’est un grave danger, qu’il
faut interdire ce désordre. C’est une chose à laquelle, avec beaucoup de courage,
Bion s’est confronté. Je pense qu’il y a encore de gros efforts à faire pour
dissiper ce genre de prévention, je veux y travailler avec vous.
Voyez
que les conséquences de ce que je viens de vous décrire, qui j’espère vous
font entendre la modification de l’imagerie mentale intime nécessaire pour
voir les patients, ou pour le voir comme ceci ou comme cela, pour être plus
précis, car avec cette dynamique de l’identification projective, on voit les
choses de manière différente : ça amène Bion à une extension stupéfiante
des concepts d’hallucination, de réalité psychique, etc. En particulier, il
y a une théorie authentiquement psychanalytique de l’hallucination psychotique
qui est très différente de celle que je n’aime plus trop chez les lacaniens,
qui est la freudisation a posteriori
d’une clinique qui reste psychiatrique en son fond, et qui cherche à insérer
dans une métapsychologie de type psychanalytique, des caractéristiques qui
sont obtenues indépendamment de la psychanalyse, indépendamment du transfert,
par l’observation des anomalies de la perception qu’on pourrait aussi bien
objectiver en termes psychologiques ou même neuropsychologiques. Vous avez
là une tentative chez Bion, à partir de tout cela, de construire un concept
d’hallucination exclusivement et intégralement psychanalytique.
La
deuxième conséquence, qui est tout à fait fascinante et c’est pour ça que
je parlais de la réaction thérapeutique négative, est de ne jamais faire disparaître
du tableau l’analyste qui est en cause dans ces projections et introjections ;
c’est une modification profonde du rapport du transfert au contre-transfert.
Il y a une affirmation qui est kleinienne, qui n’est pas freudienne, selon
laquelle dans la psychose, il y a du transfert, mais Bion va plus loin, dans
la mesure où chez Klein, quelque exégèse qu’on produise, le contre-transfert
est plutôt considéré comme une erreur technique : il ne faut pas qu’il
y en ait, du contre-transfert. Ce n’est pas vrai chez Bion, et il est à l’origine
(du moins c’en est l’origine la plus honorable) de cette tarte à la crème
qu’on trouve aujourd’hui partout dans la littérature internationale en psychanalyse,
qui est ce qu’on appelle le « transfert-contre-transfert » :
c’est l’espace régulé par le jeu des clivages de l’identification projective,
de l’introjection, des clivages mêmes de l’analyste – de savoir quelle est
la part mauvaise que l’interprétation de l’analyste va projeter dans le patient,
de ce que le patient lui-même peut confier par clivage à l’analyste en pensant
que l’analyste, en rêvant, va transformer ses objets psychiques et va pouvoir
les lui rendre sous un mode acceptable, la capacité de l’analyste à contenir
un certain type de projections, la capacité du patient à contenir les projections
qui sont impliquées par des interprétations de l’analyste, bref, toute cette
dynamique du contenant et du contenu qui est éminemment sexualisée, et qui
dessine un espace dans lequel Bion s’est risqué au traitement psychanalytique
des psychoses.
Mon propos, après ce que j’ai dit l’an dernier sur la névrose obsessionnelle, ici, c’est le suivant : je crois qu’il faut prendre avec infiniment de prudence l’idée d’un traitement psychanalytique de la psychose. Lacan, comme vous savez, a écrit les fameux Préliminaires à tout traitement possible de la psychose sur un ton d’a priori kantien, celui des conditions de possibilité, dont la conclusion est quand même que c’est impossible, et c’est donc des préliminaires au traitement impossible de la psychose, si vous vous rappelez de la topologie du schéma I par exemple, qui pousse à conclure que si on essaie de traiter une psychose, eh bien les conséquences sont extrêmement simples, et prévisibles : soit vous déclenchez une érotomanie sur vous, soit vous déclenchez un suicide, soit vous devenez un persécuteur. Et il est vrai que les conseils de prudence ne coûtant pas chers, on vous en a sûrement dispensés énormément en contrôle. Le problème de ces caractéristiques structurales de l’impossibilité à amener une résolution du transfert chez un psychotique (en tout cas tel que Lacan se le représente à partir du cas Schreber), c’est de prêter le flan à une interprétation médicale, dans laquelle ce qu’on voudrait, c’est ne pas nuire au patient, et où au fond le conseil psychanalytique de prudence serait entièrement infiltré d’un savoir-faire portant sur le « bien » des malades qui finalement fait de la psychanalyse la complice d’une psychiatrie qui ne fait qu’enregistrer comme un fait pseudo-naturel la difficulté à soigner les psychotiques. Et c’est vrai que lorsque vous lisez la littérature kleinienne, il est facile, si vous avez été formé à cette école de l’extrême prudence - qui fait que soit on ne les prend pas en analyse, soit on les garde en face-à-face (lisez : à bonne distance), soit on a des entretiens poussés, mais on ne s’engage surtout pas dans des associations libres, et au premier signe de persécution on arrête tout, etc. -, il est très facile d’accuser les kleiniens de faire le lit d’une débauche imaginaire extrêmement toxique, et de produire un effet de folie à deux, c’est-à-dire de trouble narcissique exemplaire, notamment quand on voit des interprétations extravagantes déclenchant des réponses délirantes du patient, auquel on répond dans une sorte de ping-pong… C’est donc facile, d’une certaine manière, de dire que si on entre là-dedans, on entre dans un truc fou.
Et
en plus d’être facile, c’est vrai. Je ne vais évidemment pas vous recommander
de vous lancer dans l’improvisation kleinienne sauvage !
Mais
si nous ne sommes pas cantonnés aux préliminaires, alors qu’est-ce que c’est
qu’interpréter dans la psychose ?
Prenez
sérieusement cette question : qu’est-ce qu’interpréter dans la psychose ?
C’est-à-dire tenter non pas de lever des refoulements, mais de rendre un
usage de son appareil psychique au psychotique, avec cette magnifique définition
de la guérison que donne Bion, qui est de se construire, de « s’inventer
un appareil à penser ses pensées ». Une fois que quelqu’un s’est équipé
d’un appareil à penser ses pensées, eh bien l’analyste a fait ce qui était
de son ressort.
Là
où je vais essayer d’aller un peu plus loin que ce que je vous disais l’an
dernier sur la névrose obsessionnelle, c’est qu’à partir de la notion de contrainte,
et de contrainte à penser ses pensées, je voudrais approfondir une distinction
que j’avais faite l’an dernier, entre deux types de névrose obsessionnelle :
la névrose obsessionnelle phallique et oedipienne où les objets sont des objets
totaux – le père, le double qu’est à un moment de la vie d’Ernst Lanzer tel
ou tel individu -, et la névrose obsessionnelle anale et régressive, qui a
toujours été perçue par les cliniciens comme le dernier garde-fou avant une
dégradation psychotique, et une manière de traiter une angoisse, des pensées
impensables, avec des mécanismes de défense qui sont ceux qu’on repère très
bien chez les TOC des cognitivistes, qu’on peut bien distinguer des mécanismes
de défense névrotiques pour des raisons de particularités transférentielles
et morales que j’avais énumérées l’an dernier. Je voudrais donc, en m’appuyant
sur une réflexion sur les traits (pseudo-)obsessionnels des personnalités
schizoïdes, reprendre les choses en ce point, et essayer non plus seulement
d’analyser des concepts d’émotions morales comme la haine, la honte ou le
désespoir, mais des notions qui engagent le rapport à la réalité et
l’épreuve à la réalité. Car c’est l’épreuve de réalité, ce concept introuvable
de Freud, ce nid de paradoxes, qui est elle-même menacée dans la psychose,
avec le déni de parties entières de la réalité et notamment des troubles de
la perception. C’est pour cela qu’on peut mal se dispenser d’une réflexion
sur ce qu’on appelle au juste une perception, et que reprendrai à nouveaux
frais, pour des fins psychanalytiques, la polémique Ayer/Austin. Au-delà de
l’analyse de l’an dernier, je voudrais en somme analyser ce qu’on appelle
percevoir, halluciner, sembler, en développant le même type de conceptualité
et d’analyse, de grammaire logique, c’est-à-dire en employant des notions
et des procédés de type wittgensteinien. Et c’est là où je me servirai de
Sense and sensibilia d’Austin, pour qu’on
essaie de voir à peu près pourquoi s’est sédimenté dans le langage un ensemble
de termes qui a des usages particuliers comme percevoir, voir, sembler, halluciner,
qui permettent un certain type de communication, un certain type de constitution
d’un espace commun, mais dont la grammaire logique est en général profondément
méconnue. Autrement dit, nous ne mesurons pas exactement quelle est l’élasticité
et la consistance de ce que nous appelons percevoir – un son, quelqu’un, de
l’angoisse… Peut-on percevoir de l’angoisse comme on perçoit une couleur ?
Est-ce qu’on peut mettre n’importe quel complément d’objet après ce type de
verbe ? Qu’est-ce qu’on appelle « halluciner » ? Est-ce
qu’on peut dire qu’une hallucination est une perception sans objet ?
Est-ce qu’inversement une perception est une hallucination objective ?
Donc je prolongerai les choses jusqu’à ces degrés de ces traits obsessionnels
schizoïdes, quand on arrive au problème de l’hallucination, de la faillite
de l’épreuve de réalité.
La
deuxième chose que je voudrais approfondir et qui plonge sa racine dans ce
que j’ai dit l’an dernier sur la névrose obsessionnelle, qui se rapporte à
la question de l’appareil psychique, c’est tout ce que j’ai raconté du transfert.
Je
l’avais construit en rapport à une appréciation nouvelle (du moins en psychanalyse)
des actes de langage, et des effets perlocutoires des actes de langage.
Je vous avais montré que la manière dont on affecte autrui dans un acte de
langage, pouvait être saisie à l’intérieur de cette adresse énonciative, en
termes d’effets perlocutoires. Ce que je voudrais voir, désormais, c’est ce
qui se passe dans le transfert psychotique, dans la façon dont le dire psychotique
nous affecte. Pourquoi certains énoncés qui ne nous angoisseraient pas
dans la bouche d’un névrosé, avec une intonation ou un contenu sémantique
égal, sont susceptibles de nous affecter avec tant de violence lorsqu’ils
sont prononcés par un psychotique ? C’est une question qui se pose, et
à laquelle Bion se coltine constamment, au point qu’il dit que c’est pour
ça qu’on ne peut pas faire un récit descriptif factuel de cure, car si vous
vous contentez de mettre les phrases qui sont prononcées et les théories que
ça vous a inspiré au moment où elles ont été prononcées, c’est précisément
cela qui est perdu, c’est-à-dire la dimension perlocutoire qui faisait qu’à
ce moment, dire ceci déclenchait de l’angoisse, et éventuellement poussait
l’analyste à l’acting out. Bion est à la recherche d’un système de notation
et de communication qui ne laisserait pas échapper ce qui ne peut qu’échapper :
à cela je donne un nom qui n’est pas dans Bion, c’est la dimension perlocutoire
des actes de langage. Voilà qui a trait chez Bion à la façon dont il construit
le clivage identification projective / introjection, et je voudrais essayer,
à partir des outils que j’ai proposés l’an dernier, une approche que j’espère
clarifiante de ces difficultés. Comme vous voyez, il s’agit peut-être de désimaginariser
les notions de projection, d’introjection, et de faire sentir leur base dans
l’ordre du langage, soit dans la logique et la grammaire des verbes psychologiques
et leurs relations immanentes à leurs objets intentionnels.
Et
puis, il y a un troisième point que je voudrais prolonger en croisant Bion,
c’est encore une observation sur les concepts psychologiques et la rationalité
interne des concepts psychanalytiques, c’est-à-dire la manière dont on peut
justifier profondément leur usage. Vous avez remarqué que les concepts psychologiques
que j’utilise, et la façon dont je les analyse comme des jeux de langage,
en particulier, impliquent une représentation du mental qui n’est pas simplement
holiste, mais qui est aussi « socialiste » - vous allez voir pourquoi
on appelle ça du « socialisme méthodologique ». Autrement dit non
seulement les concepts s’impliquent les uns les autres, non seulement il y
a des liens logiques entre les concepts - vous ne pouvez croire ceci que si
vous croyez aussi cela par implication, que vous ne pouvez désirer ceci que
par un réseau d’implications logiques où il y a un tissu indéchirable des
croyances et des désirs, on ne peut pas croire une seule chose à la fois -,
mais en plus, ce tissu d’implications logiques de nos croyances, de nos désirs,
de nos émotions, de nos affects, les rapports intentionnels qu’ils ont à leur
objet – vous vous rappelez comment l’année dernière j’avais distingué avec
Kierkegaard « désespérer de quelque chose » et « désespérer
quant à quelque chose » dans le Traité du désespoir -, tout ce rapport
intentionnel qu’il y a entre certains concepts et leurs objets, dessine un
espace qui est la sphère d’une expérience morale qui ne peut être que partagée
socialement, et qui fait que nous nous parlons les uns aux autres, et que
nous parlons ensemble de nos états mentaux, émotionnels, moraux, parce que
nous partageons en société la condition humaine.
Ça
s’oppose à ce qui a le vent en poupe aujourd’hui, qui ne sont pas simplement
les neurosciences ou les sciences cognitives ou des choses comme ça, car ce
n’est que la petite monnaie en psychologie d’une attitude méthodologique qui
est inverse, qui est une attitude individualiste, celle de l’individualisme
méthodologique, qui non seulement pense que les états mentaux sont composés
à partir de petites briques élémentaires subpersonnelles qui agissent causalement
les unes sur les autres et qui finissent par produire ce que nous appelons
perception, audition, signification, etc., mais en plus cet individualisme
méthodologique qui compose le tout à partir de ses parties a une conséquence
sociale : c’est l’idée que si nous sommes ensemble en société, c’est
parce que les individus s’y additionnent, et dans leur action réciproque et
mutuelle, par des interactions, produisent ces « effets de tout »
qui sont ceux de la vie sociale (en sociologie, la bête noire de l’individualisme
méthodologique, c’est le concept de « représentation collective »).
Autrement dit, on est dans la perspective du naturalisme qui s’applique indifféremment
aux sciences et à l’économie, aux mathématiques et aux théories du cerveau,
à l’évolution des espèces : le postulat de ça, c’est l’individualisme
méthodologique, c’est-à-dire composer les touts à partir de leurs parties
sur le mode d’une action causale. Et le modèle de cela, c’est évidemment l’explication
des sciences naturelles, et c’est pour cela qu’on appelle ça naturalisme :
en physique, en biologie ou en chimie, on explique par composition les états
finaux par les briques élémentaires et les actions causales.
Ce
que je veux soutenir, c’est que la psychanalyse me paraît absolument incompatible
avec l’individualisme méthodologique, c’est-à-dire en fait avec la philosophie
de Freud, ce qui est un peu embêtant ! Car Freud, il n’y a aucun
doute là-dessus, est individualiste méthodologique : il pense, déjà,
que des représentations agissent causalement les unes sur les autres.
Or
Bion soulève un problème à cet égard qui est extrêmement important, qui n’est
pas très bien vu chez Klein, bien qu’ils soient tous les deux d’accord pour
conserver la pulsion de mort. C’est que Bion n’est pas individualiste méthodologique.
C’est
une chose fondamentale, et c’est pourquoi le premier livre de Bion porte sur
les groupes, et que ce livre sur les groupes est un démenti psychanalytique
radical de toutes les analyses freudiennes du Malaise dans la culture.
Dans le Malaise dans la culture,
dont je livrerai cette année une lecture
précise, la position de Freud, sa philosophie, est de type hobbesien :
il y a des individus qui sont obligés de sacrifier de leurs pulsions pour
pouvoir vivre en société, de se composer, de se tolérer dans la société, et
donc d’une certaine manière, c’est parce que nous avons des pulsions qu’il
faut qu’elles soient refoulées dans un inconscient si nous voulons survivre
en société comme nous sommes obligés de le faire par le principe de réalité.
Voilà la thèse de base du Malaise dans la culture. Or, ce qui est génial
dans l’entrée de Bion dans le champ de la théorie psychanalytique, c’est qu’en
passant par le groupe, il est obligé de reconnaître cette vérité sociologique
élémentaire, qu’il n’y a d’individu que parce qu’il y a des individualisations
qui sont des programmes sociaux tout à fait organisés. C’est pour ça
que la société dépense tant d’argent non pas pour lutter contre, mais pour
fabriquer des marginaux. Il n’y a pas du tout de déviants cinglés qui veulent
perturber l’ordre social, parce qu’ils sont insuffisamment socialisés. C’est
tout l’inverse. C’est parce qu’il y a une multitude de processus d’individualisation
en cours dans nos sociétés, et que certains sont éminemment contradictoires
les uns par rapport aux autres, que vous avez cet effet de « sauvageons »
ou de barbares de l’intérieur qui sert à épouvanter les bourgeois, à leur
faire croire que la société ou la culture est en péril, alors au contraire,
qu’elle fonctionne de façon toujours plus tentaculaire, méticuleusement appliquée
à normer et réguler les détails, etc., et qu’elle tout sauf en danger de s’effondrer
sur soi-même. Pour fabriquer un déviant, il faut en effet un dispositif scolaire
considérable, il faut des familles, des institutions, des procédures de tri,
etc. Produire du déviant est une tâche sociale coûteuse. C’est une activité
sociale à temps plein ! Je dis cela, parce que ça n’a l’air de rien,
mais on vit une époque où plein de gens, y compris des psychanalystes qui
citent Freud avec talent, expliquent que les individus « se retournent »
contre la société pour la détruire, ce qui est une illusion absolue !
Les individus sont produits par la société. Il n’y a que la société qui individualise
chacun d’entre nous, et qui les individualise de manières extrêmement différentes.
C’est pour ça justement que certains individus sont des ennemis de la société.
Ils sont dedans, ils sont extrêmement bien dedans, ils ne peuvent pas du tout
dévier de leur déviance, ils ne subissent toute la violence
sociale conformisante, ils sont des voleurs, des drogués, des escrocs,
des assassins, et c’est pour cela qu’ils sont extrêmement dangereux.
Mais
je reviens sur ce point, celui de la psychanalyse des groupes, dont Bion est
un des créateurs : c’est parce que nous sommes sociaux et parce que nous
parlons que nous avons un inconscient. Ce n’est pas, comme dans l’anti-pastorale
freudienne, parce qu’on a des pulsions, et qu’il nous est tombé dessus cette
catastrophe qu’en plus il y a les autres, et qu’en plus ça parle, et qu’il
va falloir refouler tout ça pour survivre ! Ce n’est pas du tout de cette
manière que Bion va construire les choses, mais à partir de cette idée justement
que l’homme est un animal « grégaire ». Et ça l’amène, en 1947,
avec la mise en place de ce qui se passe dans un groupe, à une rupture je
crois extrêmement fine et profonde avec les postulats de l’individualisme
méthodologique qui est la philosophie spontanée de Freud. Ça va jusqu’à dire
par exemple que le transfert, ce n’est pas un individu qui en rencontre un
autre sous une certaine modalité, mais c’est la restriction des relations
de groupe à une relation de couple. Ce n’est pas du tout dire qu’il y a un
individu A et un individu B, et qu’une relation se construit entre les deux;
c’est plutôt que le transfert est une restriction de l’ensemble des relations
dans lesquelles nous sommes toujours fondamentalement tous pris, à deux. Voilà
pourquoi pour un grand nombre d’analysants, la première pensée qu’ils ont
quand ils vont chez un analyste, c’est que l’analyste qu’ils n’ont seulement
jamais vu, dès qu’il ouvre la porte de la salle d’attente, eh bien, il vient
de coucher avec le patient précédent. Ce qui est un truc très banal. Tout
le monde sait très bien que si on n’est que deux, il se passe des choses,
et qu’elles sont sexuelles… C’est là que vous voyez qu’en fait, plein de choses
qui ont à être expliquées causalement chez Freud sont simplement des
éléments déduits de l’ordre logique des choses chez Bion.
C’est
sur ce point que Lacan a rencontré Bion. Il l’a rencontré après la guerre,
fasciné par les activités de Bion et de Rickman
auprès des soldats de l’armée anglaise – Bion était psychiatre militaire,
à cette époque – et il a été tout de suite frappé par la découverte de la
dynamique des groupes, qui lui paraissait évident, puisque Lacan est un durkheimien
et à ce titre pas du tout dans la perspective de l’individualisme méthodologique
freudien. Il va récupérer ça au niveau de ce qu’il a considéré comme étant
au fond un élément de la dynamique imaginaire. Il n’est pas allé plus loin,
et c’est ça qui va me servir de transition pour énumérer au fond maintenant
les différences les plus patentes et les plus stimulantes à analyser, qu’il
y a entre Bion et Lacan.
*
J’en
vois trois.
Une
fois que j’aurai dit ça, je conclurai.
La
première des différences, surtout si vous suivez dans notre association les
enseignements de psychanalyse, ce n’est pas tant que Bion est kleinien, c’est
qu’il n’y a pas de kleinisme sans psychogenèse, c’est-à-dire qu’il y a des
stades par lesquels passent les enfants. Klein, c’est la patiente d’Abraham,
et jusqu’à Envie et gratitude, ça commence toujours par un hommage
à Abraham — sauf qu’Abraham n’aurait pas compris la pulsion de mort, mais
s’il l’avait compris, Klein explique qu’elle n’aurait pas eu besoin d’écrire,
parce que les stades d’Abraham suffisent. J’exagère à peine. Cette psychogenèse
est l’objet, vous le savez, de tous les sarcasmes du Lacan des années 1950,
car il y voit une sorte de psychologie génétique freudisé à pas cher, dans
laquelle on intègre des considérations extrêmement douteuses sur les enfants :
aller s’imaginer que le nourrisson n’a pas d’objet, c’est quelque chose que
dément la moindre observation d’une maman et d’un bébé. Bien évidemment, les
nourrissons ont des objets, ils sont curieux de toutes sortes de choses, on
voit très mal une espèce de boule du ça dont va se détacher un moi. Projeter
ça sur la croissance d’un enfant, Lacan a vite fait de dire que c’est complètement
mythique.
C’est
pour ça que je vais introduire la notion de croissance en lieu et place de
la notion plus psychologisante de développement ou de psychogenèse :
growth, dit Bion. C’est que Bion ne fait pas d’analyse d’enfants. Bion
s’intéresse aux psychotiques, aux très grands névrosés, à des borderlines,
et son point de départ est beaucoup plus l’analyse du rêve des psychotiques,
de l’hallucination, qu’une hypothèse psychologisante sur des stades datables
du développement des individus. A partir du moment où vous vous intéressez
à ce que c’est que la croissance psychique, et le travail requis pour cette
croissance psychique, vous n’êtes pas dans une perspective du développement,
et d’un passage quantitatif d’un stade à un autre. Vous êtes dans une perspective
essentiellement ouverte, puisqu’il n’y a pas, à la différence de ce qui arrive
avec le développement, de telos,
de fin, de but de la croissance. Ce n’est pas le développement de quelque
chose qui peut s’envelopper, ou se renvelopper sur soi, c’est la question
par exemple de la croissance de l’analyste lui-même ! C’est-à-dire qu’est-ce
qu’un analyste peut se proposer, dans sa propre croissance psychique lorsqu’il
décide d’essayer de supporter, de contenir d’avantage les projections persécutives
de tel de ses patients, une érotomanie par exemple? Quand un analyste déclenche
une érotomanie chez sa patiente, il se pose la question de savoir s’il arrête
la cure, ou s’il continue en produisant en lui les modifications subjectives
nécessaires à contenir ce quelque chose de fou, qui n’est pas un échec, mais
un moment nécessaire, peut-être, de la croissance de sa patiente, et sans
doute en tout cas, vu le coût du symptôme, de sa survie. Ceux qui ont une
pratique hospitalière connaissent cela : on peut se retrouver le support
de quelqu’un en étant l’objet de son délire érotomaniaque. C’est aussi la
question de savoir comment on « supporte » un schizophrène chronique,
comment on peut lier sa vie pendant 10, 15 ou 20 ans à quelqu’un dont on devient
le sein, c’est-à-dire que si on meurt, si on tombe malade, si on est muté
ailleurs, eh bien, on tue le patient. S’exposer à ce type de chose, pour un
analyste, c’est vraiment une question de mutation psychique. Ce n’est pas
n’importe quel travail sur le divan, dans son auto-analyse, etc., qui lui
permet cela. Ce n’est pas un développement, il n’y a pas de stade à
atteindre pour s'ouvrir à cela : tout génital soit le stade que
vous ayez atteint, ce n’est pas ça qui va vous permettre de supporter – non
seulement votre femme – mais encore moins un schizophrène chronique. Et comme
ce n’est pas un développement, non seulement ça ne s’apprend pas, mais ce
n’est pas non plus un idéal qu’on atteint là (pensez donc, l’analyste qui
supporte tout : la belle conquête que voilà !). Donc la question
de la croissance est ouverte par rapport à ce type de problématique.
Et
c’est ça je crois l’originalité profonde de Bion, c’est d’avoir décollé du
paradigme psychologique et même social de l’analyse d’enfant, le kleinisme
lui-même. Dans quelle mesure ça répond à un certain nombre d’objections traditionnelles
contre Melanie Klein, c’est ce qu’il faudra élucider.
La
deuxième immense différence entre Bion et Lacan, elle est technique. Ce ne
sont pas des techniques de scansion, qu’utilise Bion. Vous savez que les kleiniens
britanniques sont connus pour ça, ils insistent pour voir leur patient au
minimum 4 fois, normalement 5 fois par semaine, pendant 1 heure, que les séances
sont consacrées à produire une temporalité nécessaire au déploiement de cette
dynamique du clivage, de l’introjection, de la projection, etc., et à une
analyse en continu du transfert. L’analyse kleinienne est centrée sur ça.
En aucune manière il ne s’agit d’introduire (ce qui serait interprété comme
un acting out de l’analyste) de la scansion ou de la coupure. Ça fait place,
chez Bion, à quelque chose qui a eu une postérité immense dans la psychanalyse
contemporaine, qui est l’idée du rêve en séance, c’est-à-dire encore
du co-rêve, de la rêverie en séance, conçue sur le mode du rapport à cet Autre
primaire qu’est la mère, et sur le fait que l’intolérance à la frustration,
au refusement – Versagung – auquel
est confronté le nourrisson, fait qu’il est totalement, pour sa vie psychique,
dépendant de la rêverie inconsciente de sa mère. C’est une expérience totalement
évidente quand on voit ce qu’est une mère avec un très jeune enfant :
l’activité mentale de la mère, en particulier quand elle rêvasse en voyant
et en allaitant son enfant est littéralement le contenu introjecté avec le
lait par l’enfant, qui fait son épaisseur psychique, au sens où le seul moyen
de créer de la profondeur psychique chez un enfant, c’est de lui donner du
temps, et que la mesure du temps en question, c’est celui qu’on se donne pour
rêver à ce qu’on vit. C’est le temps qu’on lui donne, à l’enfant, qui crée
ce qu’on appelle la profondeur psychique, c’est le temps consacré à lire,
à raconter des histoires, à faire des câlins en chuchotant, c’est ce temps-là
qui produit l’effet de profondeur psychique, et qui permet aux enfants de
se passer ensuite de leurs parents. Ce temps donné n’est pas pris dans les
coordonnées d’un temps « logique », il est pris au niveau de quelque
chose qui donne au psychique une matière temporelle-affective. Vous voyez
qu’on a là une imagerie entièrement différente du sujet refendu, de l’objet
perdu, du fantasme, tel qu’il est construit chez Lacan.
Et
c’est ça qui m’intéresse dans la lecture de Bion. C’est qu’en suggérant des
idées qui ne sont pas simplement des conceptions théoriques, mais qui sont
aussi des germes de rêve, distincts du langage auquel on a l’habitude
de se référer quand on lit Freud ou Lacan par exemple, en proposant d’autres
germes de rêve, on peut mieux voir que ce que Lacan choisit. Ça donne à cette
espèce d’impression qu’il y a parfois chez Lacan une sorte de philosophie
ou de densité abstraite, ça lui donne son caractère d’imagerie spéciale et
de mythe, mis en œuvre d’une certaine manière, parce qu’il y a d’autres mythes
possibles. La question de la psychanalyse est de savoir si ces mythes possibles
constituent des points de vue, des vertices, comme Bion préfère dire,
sur une réalité qui serait le réel auquel a affaire la psychanalyse. En changeant
de point de vue, de prénotion, de conception, de mythe, en modifiant la texture
psychique des images qui régissent notre perception d’autrui et nos actes,
nous arrivons en déplaçant ceci, à avoir une notion plus vive et plus intime
de ce qui est en cause dans la psychanalyse.
Troisième
point, que j’espère stimulant, c’est que les épistémologies auxquelles se
réfèrent Lacan et Bion sont infiniment différentes. L’épistémologie de Lacan,
au moins jusque dans les années 60-70, s’appuie sur la logique, dans sa version
formaliste, russellienne. La logique, c’est pour lui la science du réel, c’est
« la science de l’impossible » à travers par exemple l’idée qu’on
ne peut pas écrire l’ordinal de tous les ordinaux, ou à travers l’usage
baroque qu’il fait du théorème de Gödel, ou de certains emprunts à Frege,
comme les quanteurs de la sexuation, etc. Son usage, sa référence à la logique
mathématique est en outre normatif : il s’agit, grâce à la logique, de
mesurer ce qu’on ne peut pas dire, ce qu’on peut dire mais à vide, comme lorsque
quelqu’un parle du « plus grand entier naturel ». « Le plus
grand entier naturel », vous pouvez dire ça avec tous les mots que vous
voulez, mais ce que la logique vous montre, c’est qu’il n’y a pas de plus
grand entier naturel. Ça n’empêche pas qu’il y a un cardinal transfini, mais
le cardinal transfini n’est pas le plus grand entier naturel. L’épistémologie
qui a intéressé Bion est très différente. C’est une épistémologie certains
aspects anti-logiciste, qui a beaucoup plus trait à l’intuitionnisme et qui
est en germe dans la conception que Poincaré s’est faite de l’invention mathématique,
puisqu’il a énormément réfléchi sur comment il peut se faire qu’on invente
des concepts mathématiques. Et c’est un des premiers savants à le faire, il
y aura aussi Hadamard, il s’est livré à des descriptions psychologiques de
la manière dont lui étaient venus ses principaux théorèmes. Vous lirez des
considérations là-dessus dans Science et méthode, à articuler avec sa
discussion de Couturat, qui est en France celui qui va introduire Russell,
Frege, Peano, etc., et dans laquelle il explique qu’au fond, on n’arrivera
jamais à logiciser intégralement les mathématiques parce qu’il y a quelque
chose qui se dérobe à la logicité abstraite de l'inférence logique,
et qui refuse la réduction de la production concrète, effective,
de la série des nombres à un sous-produit de la théorie formalisée
des ensembles. Ce sur quoi Lacan a tant de fois insisté en y voyant la preuve
de l’action du signifiant, c’est-à-dire la construction frégéenne du concept
de nombre, Poincaré s’y est violemment opposé, avec des arguments à mon avis
puissants qui n’ont jamais été réfutés. Chez Bion, donc, vous ne pouvez pas
rencontrer quoi que ce soit comme la notion de « signifiant » de
Lacan (il parle toutefois de celui de Russell), parce que la créativité psychique
telle que Poincaré la conçoit, la puissance d’intuition, est irréductible
à cette organisation de la succession qu’il y a dans l’induction... et plus
exactement l’inférence, car l’induction est un autre problème, mais auquel
s’intéresse également Bion, car la question de la logique de la découverte
est essentielle chez Bion. Bion s’intéresse vraiment à la question de savoir,
s’il y a une vraie croissance (growth), comment nous découvrons des choses,
quelle est la logique de la découverte en psychanalyse, quelle est
la logique de ce qui s’invente grâce à Freud, grâce à Klein, et grâce à lui.
Cette question de la logique de la découverte, appliquée à la question de
la mutation de l’appareil psychique de l’analyste qui lui permet de produire
non seulement des interprétations mais des théories de l’interprétation, est
traitée avec le plus grand sérieux dans le cadre des recherches de l’époque
sur la question de la logique de l’induction.
Je
suis également très sensible à un dernier point dont je ne fais pas un quatrième
point, qui est le fameux mysticisme de Bion. Transformations, ça commence par des symboles de toute sorte, quasi-algébrique,
et ça se termine par des choses extravagantes sur O, avec des trucs bizarres
sur la mystique, on ne sait pas bien ce qui se passe là, et Meltzer dit que
c’est complètement perplexifiant. Ce que je voudrais dire, c’est que là,
en O, il y a la place du réel,
du réel où effectivement tout est dans tout, car il n’y a pas moins de réel
dans le discours qui parle « du » réel, que « dans » le
réel dont il est question dans le discours. Il y a là des éléments du réel
auxquels le psychanalyste doit s’accorder.
Or
là, ça va beaucoup plus loin que la logique du contre-transfert, ou du transfert-contre-transfert,
ça renvoie à quelque chose qui s’appelle en anglais atonement,
qui est une épine dans le pied des traducteurs. Comprendre l’atonement, c’est
aussi difficile que de comprendre ce que Lacan nomme réel, rapport sexuel
impossible, jouissance Autre, etc.
L’Atonement,
c’est le Yom Kippour en anglais. Atonement, c’est à la fois le pardon
et la réconciliation. C’est un mot qui est formé sur at-one, qui est un néologisme
dans la première traduction anglaise de la bible, en 1526, par un personnage
fascinant, Tyndale, qui est un inventeur de mots et d'expressions aussi important
peut-être dans la culture anglaise que Joyce (la profusion en moins!). Et
donc pour parler de la réconciliation et du concept de kapparah en hébreu,
il a inventé at-one, « faire un avec ». C’est très difficile à traduire.
Ça permet de joindre la notion du pardon, de la conciliation, et enfin du
fait cosmique que l’incarnation du Christ unit la créature à son créateur.
Mais atonement en anglais contemporain, c’est plutôt le pardon. Il
y a une spéculation impressionnante dont je vous parlerai parce que ça a des
conséquences sur la mystique protestante du 17ème et 18ème
siècle, et une polémique complexe sur ce que c’est vraiment que la « rédemption »,
qui donne une couleur très religieuse à certains passages de Bion, notamment
si vous lisez l’anglais et si vous connaissez ce type de disputes théologiques,
mais les traducteurs français ne le font pas toujours assez sentir.
Ça
nous paraît aux antipodes de ce qu’il y a chez Lacan. Or, ce n’est pas religieux.
Ce qu’il y a de religieux, c’est qu’on fait un mythe avec quelque chose qui
nous permet d’avoir une représentation ultime du rapport réel au réel, et
que nous sommes obligés de produire quelque chose de cet ordre-là. Donc qu’est-ce
que c’est ? C’est bien évidemment très distinct de ce que raconte Lacan,
mais il y a quelque chose là qui a rapport au réel.
*
Je
conclus sur deux choses. Je voudrais d’abord vous dire quel livre et quels
articles je vais lire pendant l’année, et je terminerai sur deux notations
plus circonstantielles.
Des
livres de Bion, il y en a beaucoup. Je crois qu’il y en a quinze ou seize
volumes en anglais. Ce qu’on peut lire pour comprendre en gros ce dont je
vais parler, c’est Réflexion faite
et Transformations. Bien sûr, je citerai Aux sources de l’expérience, Les éléments de la psychanalyse, et d’autres
textes. La prochaine fois, je commencerai le séminaire par une lecture de
la référence centrale que fait Bion à Freud au niveau de l’appareil Ψ.
Et cette référence est constante, c’est les Formulations sur les
deux principes de l’avenir psychique, de 1911, qui n’est pas très long,
qui est un texte qui n’a pas été facilement publié par Freud, et qui est en
10-15 pages, la somme de la représentation que Freud se fait de l’appareil
psychique. D’une certaine manière toute la métapsychologie me paraît incluse
là-dedans
[6]
. Je lirai ce texte paragraphe par paragraphe la prochaine
fois, en essayant de montrer comment les concepts de Bion, et en particulier
celui-là, cet objet métathéorique le plus bizarre qui s’appelle la « grille »,
est déduit d’une lecture – c’est une conjecture que je fais, mais je pense
que j’ai les moyens de la soutenir -, de ce texte de 1911. Puis je lirai aussi
assez précisément le Malaise dans la culture, et je le lirai
de manière critique pour essayer de montrer quel est l’obstacle philosophique
que Freud dresse contre lui-même, qui l’empêche d’aller au bout d’un certain
nombre de choses essentielles, concernant la pulsion de mort. Ce sont les
deux textes de Freud que je lirai cette année. De Klein, il y a deux articles
que Bion cite sans arrêt, qui sont effectivement légendaires, que vous pouvez
lire et que je crois vous permettront de voir ce qu’est le rapport d’un analysant
à son analyste lorsque le transfert consiste à introjecter les objets de l’analyste.
Ce sont les « Notes sur quelques mécanismes
schizoïdes »
[7]
, et puis « L’importance
de la formation de symbole dans le développement du moi »
[8]
. Bien sûr, vous pouvez lire Melanie Klein sans limite.
Il y a enfin les textes de Lacan sur Melanie Klein. Il y a 7 ans environ,
un livre a été publié en anglais, qui s’appelle The Klein-Lacan
Dialogues
[9]
, qui est une confrontation entre des lacaniens et des
kleiniens britanniques. En particulier à la fin, il y a une interview de Donald
Meltzer qui répond à Eric Laurent, et qui n’est pas inintéressante du tout.
Il y a plusieurs textes dans lesquels on confronte la conception de l’inconscient,
de la féminité, de l’interprétation chez Lacan et Klein. Le titre fait écho
aux Freud-Klein Controversies sur
la dispute de 1945.
Il
est tard, mais je voudrais terminer sur deux choses très rapides.
Bion
est quelqu’un de très pratique, qui s’est posé constamment le problème de
savoir comment le soir, ou après que le patient soit parti, je note ce qui
s’est passé, et comment à partir de ce que je note, je peux réfléchir utilement.
Cette notion de notation est le recueil de l’impression transférentielle.
Comment ça s’écrit ? Comment ça se dessine, comment ça se figure ?
Et pas simplement : comment ça se verbalise ? Comment recueillir
l’impression, faire un mythe, se laisser toucher par une évocation, un poème,
etc. ? Ce que je vais essayer faire, bien que je ne sache pas exactement
comment le faire parce que vous êtes nombreux, c’est vous raconter comment
la lecture de Bion permet - avec un patient schizophrène que je suis depuis
10 ans - quand on ose se servir d’un certain nombre de choses, à produire
des effets dont on ne peut pas nier quand même que ce soit des effets favorables,
mais en essayant de montrer à partir des notes que j’ai pu recueillir pendant
toutes ces années sur ce patient, comment s’opère le phénomène de croissance
psychique qui nous intéresse. C’est-à-dire de savoir comment grâce à ça, on
peut analyser peut-être pas mieux mais en tout cas autrement, grâce à la réceptivité
particulière d’un schizophrène, à ces concepts de Bion, et en essayant de
faire entendre concrètement ce que c’est que la communication du contenu psychanalytique
d’une cure. Mais je crois que c’est un moyen de voir comment ma transformation
et sa transformation peuvent effectivement se décrire dans des termes qui
rendent extrêmement crédible l’analyse de Bion.
Puis
la deuxième chose, c’est que j’ai bien sûr parlé des dimensions sexuelles
de la croissance du psychanalyse, car il n’y a pas de mutation du rapport
que les analystes ont avec leur patient en dehors de choses qui leur arrivent
sexuellement, au sens freudien de la sexualité. Bion est direct et lucide,
là-dessus. Mais je pense que ça n’est pas moins important de repérer les aspects
politiques de la chose. Pour le dire simplement : ce que Bion a proposé
modifie aussi la perception que nous avons des enjeux du groupe à l’intérieur
duquel nous pratiquons l’analyse. Il n’est pas du tout vain de dire que le
transfert est la réduction de relations de couplage, de relations de couple.
Ça veut dire que la psychanalyse existe à l’intérieur d’un groupe dans lequel
il y a des « effets de groupe ». Pas seulement le groupe que nous
formons, ici, mais le groupe à l’intérieur du groupe de l’association
à laquelle j’appartiens ici avec d’autres, à l’intérieur du milieu analytique,
etc. Par exemple Bion a me semble-t-il fait un critère de la justesse de sa
théorie des groupes la façon dont il explique au même moment en 1947 les disputes
sur l’instauration de l’Etat-Providence, du Welfare State, avec Beveridge.
Il y a à cette époque des gens qui disent que la création du système de sécurité
sociale va déresponsabiliser totalement les individus, et ceux qui disent
au contraire que la société doit aux individus quelque chose qui seul peut
leur permettre d’assumer leur responsabilité. Bion fait un critère de la justesse
de sa conception analytique, que les positions qui sont là en question, s’expliquent
par les échanges affectifs à l’intérieur du groupe. Je ne vais pas en faire
un critère de la justesse de ma position, mais vous verrez à la fin de Experiences
in Groups, c’est sidérant, car quand vous connaissez bien les questions
qui ont été en débat à cette époque, on voit très bien de quoi il s’agit.
Et c’est toujours actuel, bien sûr. Il se trouve que je vais publier dans
un ou deux mois un petit essai polémique où il sera beaucoup question de Bion
et de Lacan, où je voulais proposer ceci, sur la raison pour laquelle ça me
paraît intéressant de parler de Bion aujourd’hui, et notamment dans une association
lacanienne. C’est qu’il me semble que l’expérience de persécution vécue par
énormément de psychanalystes s’interprète très simplement comme le fait que
la rationalité propre à ce que c’est que penser psychanalytiquement la psychanalyse,
la rationalité interne de ce qu’est l’expérience analytique, sa justification
scientifique par certains aspects, est devenue intolérable, parce que de moins
en moins de gens peuvent penser ses pensées-là, et donc ils les ont clivé,
ils les ont projetées à l’extérieur, et elles leur reviennent désormais sur
un mode persécutif, sur le mode du scientisme, sur le mode d’attitudes extrêmement
agressives, paranoïaques, où l’incapacité à penser le rapport à l’argent,
le rapport au service, le rapport au soin, revient de manière complètement
éclatée du dehors comme une accusation sur la psychanalyse d’être une dépense
inutile, ou quelque chose de dangereux, d’irrationnel, soit de trop subversif,
soit de trop conservateur, etc. Un peu comme si l’expérience de persécution
que nous avons traversée et que nous allons traverser encore, n’était rien
d’autre que ceci : la psychanalyse dépossédée de son propre appareil
Ψ, lequel revient du dehors en morceaux, la persécuter. Si vous conversez
avec un certain nombre de nos collègues, vous verrez comment ce qu’ils appellent
le « scientisme » qui détruit aujourd’hui le crédit de la psychanalyse,
etc., c’est au fond leur propre incapacité à donner des justifications
serrées, minutieuses, de la rigueur conceptuelle avec laquelle sont enchaînées
les notions freudiennes, et c’est leur incapacité à répondre, à se forger
un appareil à penser ces pensées, qui s’est transformée en persécution leur
revenant de l’extérieur. De la même manière, je crois que lorsque, soit on
enrégimente la psychanalyse au service de l’ordre moral, soit au contraire
on s’en sert comme un levier mélangeant l’art ultra-contemporain, le post-modernisme
et les revendications des minorités sexuelles en un truc qui sert à faire
éclater la subjectivité ou à la déplacer - ce qui est beaucoup plus chic -,
vous avez là tout simplement là le fait que l’incapacité à penser l’articulation
intime entre la subversion sexuelle et morale impliquée par l’expérience de
l’analyse et ses raisons, cette impuissance à penser se retrouve fragmentée,
mise en morceaux, jetée dehors dans faillite de notre capacité à penser les
pensées même de la psychanalyse, à penser psychanalytiquement, et revient
sous la forme des choses hurlantes, polémiques, dans lesquelles vous avez
l’impression d’avoir affaire à des fous à qui on ne peut rien expliquer. Evidemment,
dans l’attitude projective ordinaire, on en conclut qu’on vit dans un monde
qui déteste la psychanalyse, qui est peuplé de paranoïaques imbus d’un scientisme
déshumanisant, etc.
Je
comptais donc légitimer le recours à Bion et une réflexion sur les mécanismes
d’identification projective et de clivage, en soulevant la question de savoir
si nous pouvons encore penser nos pensées psychanalytiques, c’est-à-dire à
quel prix on peut penser psychanalytiquement des pensées psychanalytiques.
La production de cet appareil Ψ – qui sera un appareil de discours, un
appareil sexuel, un appareil politique, tout ce que vous voulez -, n’est pas
une tâche qu’il faut réduire à l’activité individuelle de celui qui cause
dans son coin. C’est quelque chose qui concerne la dynamique même du groupe
qui s’est constituée autour de l’objet de la psychanalyse.
On
se donne rendez-vous le troisième jeudi du mois d’octobre.
X : qu’est-ce que vous appelez penser une pensée ?
Pierre-Henri
Castel : je vais vous faire une réponse qui n’est pas une réponse, qui
est la promesse d’élucider davantage la chose. C’est reconnaître qu’il ne
pourrait pas y avoir de penseur de cette pensée, et qu’elle n’en existerait
pas moins. C’est pour ça que je faisais référence à cette chose que vous avez
sûrement vue, quand dans une séance il y a une pensée qui reste flottante
entre l’analyste et l’analysant, et que personne n’est équipé pour la penser.
Elle se transforme en persécution, en cauchemar, elle vient perturber la séance
suivante, d’une certaine manière.
X : c’est donc en faire quelque chose, l’intégrer ?
Pierre-Henri
Castel : c’est difficile de dire que c’est l’intégrer, parce que si Bion
parle d’introjecter, c’est précisément parce qu’on ne va pas la dissoudre
sur un mode intellectuel en en faisant un maillon dans une chaîne logique.
Précisément parce qu’elle est un objet qui reste en suspens, c’est sur le
mode de l’introjection, et pas sur celui de la représentation ou de la figuration…
X : ça peut être un regard ?
Pierre-Henri
Castel : absolument, oui, et d’ailleurs elle peut prendre cette pensée
qui n’a pas été pensée et qui est sans penseur, une texture hallucinatoire,
un peu comme les descriptions sidérantes de Clérambault, qui parle du passage
silencieux d’une pensée muette… L’autre chose, c’est que non seulement elle
peut être pensée sans qu’il y ait de penseur pour la penser, mais elle n’est
pas produite. Ce n’est pas un point de vue idéaliste au sens où j’ai quelque
chose qui produit des pensées qui serait mon âme ou mon cerveau. C’est :
comment ce que nous pensons, je peux le penser ? Pas du tout : comment
ce que je pense, nous le pensons – ce qui est quelque chose qui est déjà bien
problématique. C’est : comment est-ce que je peux dire je
quand je dis quelque chose que vous pensez aussi ? Je crois que la formule
« penser ses pensées » est une formule dont on voit bien la proximité
avec la névrose obsessionnelle : comment peut-on vouloir ce qu’on veut ?
Je veux, mais je n’arrive pas à vouloir vouloir… Position obsessionnelle classique :
je pense, mais je doute, parce que je n’arrive pas à penser mes pensées. L’obsessionnel
le présente de manière crue. Peut-on produire des références autres que celles
à la névrose obsessionnelle, et s’en servir comme un germe créatif, pour entendre
certaines choses tout à fait étonnantes. Vous voyez ? Je n’ai donc pas
de réponse, je ne peux pas vous dire : voilà ce que veut dire un « appareil
à penser ses pensées », mais je crois que le psychotique le sait très
bien sous la forme de « la machine à influencer ». Car il y a des
gens qui vous disent qu’on pense leur pensée, que leurs pensées sont
pensées en eux par une force xénopathique persécutrice, etc. C’est donc a
contrario ce que nous n’avons pas expulsé qui nous permet de penser cet
appareil Ψ.
[1]
Voyez par exemple l’excellent Mouvement psychanalytique, n°10,
consacré à Bion.
[2]
Lopez-Corvo, Rafael
E., The Dictionary of the Work of W.R. Bion, Karnac, Londres, 2006.
[3]
Poincaré, Henri, Science et méthode, Flammarion,
1908, je citerai la réédition in Philosophia Scientiae (1998-1999)
3, Kimè, Paris. Il convient de lire l’ensemble de ces essais que Bion a
connu à travers leur traduction anglaise, et pas juste l’introduction sur
le « fait choisi ».
[4] Anzieu, Didier, Beckett et le psychanalyste, Mentha-Archimbaud, Paris, 1992.
[5]
Austin, John L., Sense and Sensibilia,
Oxford University Press, 1962. Voir la traduction française, Le
langage de la perception, Belin, Paris, 1971.
[6] Freud, Sigmund, « Formulation sur les deux principes de l’advenir psychique », OC XI, PUF, pp.11-21.
[7] On trouve cet article dans les Développements de la psychanalyse, traduction française, PUF, Paris, 1966, pp.274-300.
[8] Voir en français les Essais de psychanalyse (1921-1945), Payot, Paris, 1968, pp.263-278.
[9] Burgoyne, Bernard & Sullivan, Mary (dir.), The Klein-Lacan Dialogues, Rebus Press, Londres, 1997.