Bion | Lacan

7ème séance (15 mars)

 

 

Je vais revenir ce soir sur les deux cas que j’ai présentés ces deux dernières séances, que j’avais choisi parce que l’un exemplifiait plutôt le pôle schizoïde, et l’autre le pôle paranoïde, dans la terminologie kleinienne et post-kleinienne. Je vais me livrer à un travail qui n’est pas sans ressembler à ce que Bion fait lui-même sur ses propres cas dans Réflexion faite, c’est-à-dire cette espèce de retour critique où ce sur quoi on travaille, c’est la manière par laquelle se transfère à un auditoire, à des lecteurs, ce qui a été transféré sur vous. C’est une sorte de travail ouvert qui évoque chez Bion la sémiotique de Peirce, et qui est l’idée qu’il y a quelque chose qu’un patient vous présente, vous figure, dans quelque chose qui est une opération de transfert, et c’est ce transfert lui-même, ce transfert au carré comme je l’ai appelé la dernière fois, qui est transféré à d’autres. Dans cette opération-là, est censée réussir une chose essentielle, la caractérisation de ce qui est strictement psychanalytique dans la restitution du cas. Cette caractérisation, c’est le fait que celui qui fait cette opération se trouve lui-même dans la position de l’analysant par rapport à l’analyste. Dans cette espèce de transfert de transfert – rien que cette formule est inadmissible dans un lexique lacanien, comme vous le savez, puisqu’il n’y a pas de transfert de transfert chez Lacan – mais dans ce que moi j’appelle ici un transfert de transfert, le cas de la psychose est crucial, puisque la question est de savoir non pas si l’on peut parler d’une psychose, mais jusqu’où s’étend la communauté humaine, c’est-à-dire dans quelle mesure ce qui est reçu transférentiellement dans le suivi d’une psychose, et surtout d’une psychose très grave, comment ce qui peut en être entendu engage la possibilité non pas de parler du patient, mais de parler avec le patient, et de parler avec d’autres du patient en des termes qui justement élargissent et modifient la perception qu’on a de là où commence quelque chose de tellement fou qu’on ne sait plus si l’on a affaire à un être humain ou pas.

Ce que je veux dire par là, c’est que le passeur de ce transfert de transfert n’est absolument pas dans une position de médiateur : ce que je fais là n’a absolument rien à voir avec ça. Ce n’est pas du tout comme si l’on se retrouvait dans une position thérapeutique, où l’on est le médiateur entre le fou et la communauté des hommes –, ce n’est pas une problématique de la réconciliation avec la communauté qu’il faudrait, mais c’est une problématique de la communauté qu’il y a. Et ce qui est mis à l’épreuve de manière immanente dans cette restitution sur laquelle Bion lui-même revient quand il commente ses propres comptes-rendus cliniques dans Réflexion faite, c’est de voir jusqu’à quel point on a bien fait passer ce qu’il convenait de faire passer. Cette idée que ce qui s’énonce de la position du patient et qui pourrait passer dans ce que je raconte – et éventuellement bien des choses que je n’entends pas passent aussi, mais vous seuls les entendez – me met si peu dans la position du médiateur que ça engage une sorte de déplacement radical du lieu où a lieu la transmission de l’expérience analytique. C’est ce qui a permis à Bion d’écrire de cette façon complètement invraisemblable, et qui je crois atteint le point culminant de l’incompréhensible et du farfelu dans Transformations, car il y a des passages entiers où l’on se demande si c’est de la pensée, ou du cauchemar mis en mots, ou du délire.

En préparant cet exposé ce soir, je pensais à la façon dont Derrida analyse la notion de séminaire, avec l’idée que ce qu’on sème dans un séminaire poussera ailleurs et portera des fruits pour d’autres, dont n’on a justement pas idée. Et il opposait à Lacan l’idée d’un « disséminaire », c’est-à-dire d’une dissémination qui est exactement à l’opposé du séminaire, puisque le séminaire ne fonctionne que par des interprétants qui feront autre chose de ce qui est dit, que ce qui pouvait relever des intentions de celui qui le disséminait, tandis que le séminaire de Lacan, comme vous avez pu l’observer, c’est littéralement quelque chose où la question de l’exégèse et de ce que Lacan « a voulu dire », et des conditions subjective d’identification qu’il implique, est au cœur du dispositif. Autrement dit, et c’est en cela que ce que je vais essayer de raconter aujourd’hui est une tentative de disséminer ce que j’ai raconté la dernière fois sur ces patients, Bion met un point d’honneur à ce que le récit de cas soit la validation en acte de sa propre théorie. Ce n’est pas qu’on a une théorie qui est vérifiée par le récit que l’on construit du cas – selon ce que je pourfends régulièrement et qui est de l’ordre de la vignette illustrative qui vient toujours exemplifier comme par miracle la dernière lubie du théoricien –, c’est au contraire l’idée que la restitution de ce qui a été transféré et qui a mis en tension et parfois même en échec l’appareil psychique de l’analyste, fait apparaître dans l’opération du transfert de ce transfert, quels sont les invariants, les invariants de la transformation qu’on subit en restituant les transformations que le patient lui-même subit et fait subir à son analyste.

A cet égard, la discipline d’exposition du cas, la tentative de sélectionner et de construire ce qui est rigoureusement psychanalytique, ne doit avoir besoin, pour Bion, que des véritables concepts psychanalytiques. Leur découverte et leur mise à l’épreuve est entièrement subordonnée à ce passage de la micro-expérience du divan à l’expérience de rendre public ce qui était « privé », comme il dit. Et c’est en ce sens que les seuls concepts dont la psychanalyse a besoin sont ceux qui lui permettent de tenir un discours éventuellement universel, mais en tout cas déjà relativement formalisé sur l’expérience du transfert. Bion en a déduit l’identification projective, les objets partiels, l’envie, la frustration au sens kleinien, comme étant les invariants de ce type de transformations.

Voyez donc, il y a une sorte d’immanentisme de la tentative de faire surgir les invariants dans la transformation que l’analyste subit, et transmet à partir de ce qui lui est apporté par son patient. Et ainsi, vous voyez mon indifférence aux problèmes aujourd'hui tellement rebattus de la transmission de la psychanalyse, de sa bonne transmission, et de la bonne institution pour la tranmettre; au fond, quand je vous cause, la seule chose qui m'importe, c'est que vous éprouviez quelque chose de la transformation psychique en quoi consiste la psychanlyse, et quand je parle, au lieu de transmission, de dissémination, j'insiste moins sur le fait que ce séminaire est un disséminaire, que le sur le fait qu'il n'existe pas de bonne dissémination, juste une dissémination, et on verra ce qui pousse, ce qui germe, c'est votre problème, pas le mien.

Le point le plus troublant, c’est que dans ce genre de situation, il ne s’agit aucunement de faire de la théorie de la psychanalyse ; il s’agit purement et simplement d’accéder à la description du fonctionnement de son propre appareil psychique. Et la seule chose qui puisse valoir comme invariant, c’est ce qui permet d’assurer la description de l’appareil Ψ tel qu’il est mis en jeu dans le transfert (et le transfert du transfert: les contraintes internes de cet appareil, ses rouages, ne sont rien d'autre que celles et ceux qui permettent le transfert du transfert, et voilà pourquoi Second Thoughts est une introduction réelle, psychiquement réelle à la grille). Tout ce qu’on ferait de plus serait décoratif, esthétisation de l’expérience, vulgarisation ou sociologisation de l’expérience, en tout cas serait absolument inutile à ce qui est en cause, au sens le plus fort de la cause, dans l’analyse. Avec le péril – mais qui est le péril intéressant que Bion met en avant – de savoir si c’est effectivement généralisable, c’est-à-dire la question de savoir si on n’est pas en train là de rendre absolument idiosyncrasique l’expérience analytique. La seule manière de le mettre à l’épreuve, c’est alors de travailler avec son propre appareil psychique, c’est-à-dire de se laisser transformer en lui et par lui, aussi étrange que cela puisse paraître puisqu’on ne sait pas où on va, et que ce n’est pas une expérience qui a pour but d’essayer de retrouver le sens de quoi que ce soit de perdu.

D’où le point que vous souleviez la dernière fois, en me demandant si tel patient me fait lire Bion, ou si c'est la lecture de Bion qui me fait entendre ça chez lui : d’où ça vient, cette expérience, et comment c’est mis en branle ? C’est mis en branle, chez Bion, par ceux qu’il appelle les « schizoïdes » et qui lui offrent le moyen d’accéder à ce qui peut y avoir de plus radical dans le fonctionnement de l’identification projective, notamment, et qui fait que, pour lui, le patient schizoïde sert de point de repère aux transformations psychanalytiquement pertinentes. Voyez que ça n’a certainement rien à voir avec la fabrication d’une « technique de la psychanalyse », et j’emploie ce terme parce que c’est le terme de Fenichel dans ces mêmes années 1950. Ce n’est pas simplement une autre théorie de la pratique à côté de celle de Fenichel, c’est qu’il n’y a plus de rien comme « technique » de la psychanalyse en un sens non-psychanalytique. Il y a une expérience de transformation intime et personnelle dont les invariants émergent à mesure qu’on s’efforce de communiquer l’expérience analytique elle-même. Et il n’y a besoin de rien d’autre. C’est à la fois extraordinairement sophistiqué, et si vous y réfléchissez, c’est d’une sobriété tellement minimale que Bion a pu dire qu’il ne propose aucune théorie nouvelle de la psychanalyse, mais uniquement comme il le dit en plusieurs endroits et notamment dans Transformations, le moyen d’avoir une approche critique de ce que l’on fait quand on fait de la psychanalyse.

Au tout début de Transformations, pages 41-42 – au début on a l’impression que c’est compréhensible, puis on s’aperçoit après que c’est déjà d’une sophistication conceptuelle remarquable – Bion dit ce qu’il se propose de faire dans l’analyse.

Je vous lis ce passage :

« Le psychanalyste s’efforce d’aider le patient à transformer cette partie de l’expérience émotionnelle dont il est inconscient en une expérience émotionnelle dont il est conscient. Ce faisant, il permet au patient d’accéder à une connaissance privée. Mais puisque le travail scientifique exige que l’on en communique les résultats à d’autres chercheurs, le psychanalyste doit transformer son expérience privée en une expérience publique. Si je prends ici l’artiste pour modèle, c’est pour souligner les critères auxquels doit satisfaire l’écrit psychanalytique : il doit stimuler chez le lecteur l’expérience émotionnelle que l’auteur entend communiquer, son pouvoir de stimulation doit être durable, et l’expérience émotionnelle ainsi stimulée doit constituer une représentation précise de l’expérience psychanalytique (Oa) qui a stimulé l’auteur au départ ».

S’il n’y avait pas (Oa), c’est-à-dire le début de l’algèbre complètement folle de Bion, on ne saurait pas comment traiter ce type de texte, car on aurait envie de dire que c’est d’une platitude infinie, et on se méfierait a priori de concepts tels que « privé » et « public ».

De même, la comparaison de l’artiste et de l’analyste, qui est élaborée dans Transformations autour de la question de l’esthétique, paraîtrait une image ou une analogie un peu étrange. Surtout que le livre commence par une analyse de la nature des transformations autour du thème de la perspective, de la manière dont un tableau peut être restitué, etc.

*

Ce que je voudrais donc faire ce soir, c’est essayer de rapporter les thèmes que je viens de vous rapporter à des choses que j’ai élaborées ici il y a un certain temps, et sur lesquelles je suis revenu récemment, je vais vous dire pourquoi.

C’est sur la question de savoir ce que veut dire « stimuler » un auditoire à partir de ce qui vous a stimulé vous-même dans une séance. C’est de choisir non pas une anamnèse dans laquelle on reconstituerait une sorte de logique du cas qu’on rendrait transparente dans sa communication (ce qui aboutit selon les exemples catastrophiques qui s’empilent dans la littérature professionnelle, à faire du patient un exemple du cas général qui lui-même illustre une variante de la théorie qu’on défend), mais de partir de quelque chose de différent qui est la stimulation émotionnelle. Or, tout le monde vous fait remarquer que c’est là le lieu de l’arbitraire, de l’imaginaire de chacun, et comme on sait, il suffit de laisser la parole à des gens pas très expérimentés sur une présentation de malade à laquelle ils ont assisté, et vous vous apercevez que ce que vous entendez en sortir, ce sont les associations de la personne, qui raconte sa propre névrose, tandis qu’on ne sait rien de ce qui se passe dans la situation clinique en cause, chez le patient examiné. Il y a donc une sorte d’hygiène pédagogique, dans l’enseignement de la psychanalyse, qui consiste à empêcher les gens de réagir à ce qui les a stimulé.

Tout cela, cependant, ne tient plus s’il existe bien une opération analytique, qui a permis à cette personne (devenant analyste ?) d’avoir, à l’égard de la stimulation qu’il reçoit, la capacité d’en faire passer quelque chose de pertinent. C’est ça l’expérience, comme dit Bion.

Mais tout cela ne tient plus non plus si on dispose, outre de l’expérience, d’un concept un peu meilleur de ce qui, dans les dires de quelqu’un, nous affecte : si on sait à quoi on a affaire avec cela, si on sait le repérer et l’analyser.

Mais comment analyser la stimulation émotionnelle ?

L’an dernier, j’ai beaucoup travaillé sur la manière dont Stanley Cavell dans un article qui s’appelle « La passion », que vous pouvez lire en français, qui a été publié dans Quelle philosophie pour le 21ème siècle : l’organon du nouveau siècle, dont Cavell réhabilite une dimension de l’acte de langage qui a été systématiquement mise de côté par la tradition, qui est le perlocutoire.

Vous savez que les actes de langage sont analysés par Austin selon deux axes : l’illocutoire est ce qu’on fait quand on dit l’acte de langage, lorsque je dis « je promets », my word is my bond, n’est-ce pas : disant « je promets », je suis lié par cette promesse. Et comme fait remarquer Cavell, la quasi-totalité de ce qui a été écrit sur l’acte de langage, l’a été sur la dimension illocutoire. Mais il y a une autre dimension, fait remarquer Austin, qui est celle du perlocutoire. Le perlocutoire, c’est ce que vous faites non pas par le fait de dire quelque chose, mais c’est ce que vous faites aux autres en disant quelque chose. Par exemple, si je parle de façon menaçante en vous regardant d’une certaine manière, sur un certain ton, le contenu illocutoire de ce que je dis, qui peut porter sur bien des choses, la pluie et le beau temps, les sanctions qui pleuvent sur les insolents, relève d’une description, d’une affirmation, on peut en élaborer le contenu en tant que contenu propositionnel, mais bien évidemment, c’est la dimension perlocutoire qui est ici essentielle à la menace. Et l’observation fondamentale de Cavell, proche de celle d’Aristote, d’ailleurs (qui traite des passions moins dans l’éthique que dans la rhétorique), c’est que ce qui permet de penser l’affect, la vérité de l’affect, ce que donc nous faisons en parlant et qui affecte autrui, se trouve contenu dans la dimension perlocutoire du langage. C’est à partir de cela que nous pouvons penser comment les autres sont affectés par ce qui est leur dit, et éventuellement nous-mêmes par ce que nous leur disons.

De cette analyse du perlocutoire, Cavell déduit une nouvelle conception de la passion (une conception linguistique, si l’on veut, au sens de la « philosophie linguistique »).

Or Cavell est un des rares philosophes analytiques à posséder une authentique compréhension de la psychanalyse, et ça m’a ouvert toutes sortes de perspectives.

En voici une.

La remarque grammaticale féconde que fait Cavell sur cela, c’est que si je dis « Je vous menace de vous punir », de fait, il y a quelque chose comme un contenu illocutoire (le disant, que je vous menace, je vous menace), mais ça n’a aucune force affective. C’est-à-dire que si j’essaie de traiter la menace comme un acte illocutoire, je la supprime ou du moins j’amoindris la force que je tente de lui conférer. Je ne réussis à menacer que précisément en n’employant jamais en première personne des verbes comme « je vous menace ». Si je vous dis, « je vous fais honte », je ne vous fais pas honte du tout. C’est la façon dont je vais réussir au niveau perlocutoire à vous affecter d’une certaine honte, qui opérera la réussite de la dimension de l’acte de langage, à condition justement que je ne l’exprime pas telle quelle. Et comme le fait remarquer Cavell, la condition de succès d’un perlocutoire, c’est donc l’ellipse, l’élision, de la première personne. Je peux tout à fait dire « Mais tu me menaces ! », et quand je dis « Mais tu me menaces ! », je réussis fort bien à dire : « Tu vas voir, mon coco, ce qui t’attends ! » Mais si je réponds: « Je te menace aussi ! », tout est gâché. Je ne dis pas que la force de l’acte de parole devient entièrement nulle, mais elle devient le signal de quelque chose qui n’a sa pleine force que si ce n’est pas énoncé en première personne. Ça construit dans cette ellipse la dimension perlocutoire comme un affect qui implique qu’on s’y taise, comme sujet d’énoncé, pour qu’il opère.

Ça m’a inspiré toutes sortes de réflexions, et notamment la suivante : la possibilité de penser, dans un sujet, deux niveaux.

Le premier niveau est celui où je déclare un certain nombre d’intentions. Si je déclare mes intentions de vous menacer, de vous envoyer telle ou telle lettre, par exemple, ces intentions de premier rang ont une consistance qui leur est propre, qui me rend par exemple imputable la responsabilité de faire ce que je fais (au tribunal). On retrouve là la texture habituelle de l’intentionnalité. Ce qui est assez subtil dans le raisonnement, c’est qu’il y a un deuxième niveau. Il n’y a pas simplement l’intention qu’on déclare, il y a l’intention qui se déclare dans ces intentions. Et l’intention qui se déclare dans ces intentions, à un deuxième niveau, c’est par exemple celle de menacer, dans sa dimension perlocutoire. Il y a des tas de phrases qui sont des compliments, mais dont on sent (parce qu’on est capable de construire les intentions de second degré) que, dans cette déclaration d’intentions, se déclare encore en plus quelque chose de tout à fait différent, qui est la vérité de l'énoncé, qui est son sous-entendu, et qui n’enlève absolument rien aux intentions de premier rang. C’est-à-dire qu’il y a des intentions de second rang qui se trahissent à travers les intentions de premier rang; et ainsi, un compliment peut-être lourd de menaces, ou une forme déguisée de provocation, etc.. Notez bien qu’il est absolument exclu que si vous ne dites rien, votre silence puisse trahir quelque chose. Même le silence ne trahit quelque chose qu’à condition de traiter ce silence comme intention de ne rien dire de ce qu’il faudrait dire dans ces circonstances précises. Donc – c’est ça l’analyse de l’intentionnalité expressive que je vous pointe – il ne peut pas y avoir aucune manifestation d’emblée de cette intentionnalité de second rang, elle ne se manifeste que comme la modulation d’arrière-plan d’une intentionnalité de premier rang.

Cette analyse des niveaux d’intentionnalité est à la mode. Ce que je raconte ici de Cavell est quelque chose que je travaille avec des amis, mais cette dénivellation, en général, est dans la philosophie morale actuelle extrêmement populaire, parce qu’elle permet de penser ce que c’est que la responsabilité morale. Dans les conceptions régnantes aujourd’hui, celles de Harry Frankfurt notamment, un agent responsable n’est pas simplement quelqu’un qui pose une action intentionnelle : c’est quelqu’un qui a des intentions à l’égard non seulement de ce qu’il fait, mais à l’égard de son agentivité, de son statut d’agent. Autrement dit, un être responsable n’est pas simplement quelqu’un à qui on peut imputer d’être l’agent de son acte, mais quelqu’un qui avait des intentions à l’égard de sa manière d’agir, de son agentivité : bref, qui a des intentions sur ses intentions.

Un exemple simple, médico-légal, c’est le cas de l’homme qui s’intoxique pour pouvoir commettre un délit. Bien évidemment, en tant qu’il a commis ce délit dans un état d’ébriété éventuellement teinté d’inconscience, on ne peut pas le juger responsable de son acte si on se contente de l’intentionnalité, puisque l’intentionnalité est absente. Mais on peut le juger responsable de s’être mis dans un état tel qu’il ne peut pas avoir les intentions qui ont conduit au crime qu’il a commis. C’est un principe de droit très général – j’en parle dans « Folie et responsabilité » qui est une discussion du problème de la responsabilité pénale des malades mentaux – qui repose sur la théorie de l’ivresse pathologique : quand vous êtes dans un état d’ivresse pathologique (caractérisé par une désorientation, une amnésie, un délire éventuel), vous avez une excuse pénale. J’attire l’attention dans mon article sur le fait que le code pénal suisse a un traitement particulier de l’ivresse pathologique, puisque la première fois vous avez une excuse pénale, mais la deuxième fois, comme vous savez que vous pouvez être dans un état d’ivresse pathologique, vous êtes deux fois plus puni car vous ne pouviez pas dire que vous ne saviez pas qu’en consommant de l’alcool, vous vous mettriez dans état d’irresponsabilité. La question discutée aujourd’hui, c’est celle des crimes commis par des schizophrènes, lorsqu’ils sont des schizophrènes chroniques à qui on a expliqué que pour ne pas commettre des actes épouvantables, il faut qu’ils prennent leurs médicaments. Le schizophrène qui ne prend pas ses médicaments se retrouve avec une imputation d’être responsable indirectement de l’acte qu’il a commis, comme celui qui connaît les effets de l’ivresse sur lui. Ce qui fait que les expertises qui ne tiennent pas compte que par exemple le patient peut incorporer à son délire le fait qu’il ne prend pas ses médicaments (parce qu’il considère, par exemple, que les médicaments qu’on lui propose sont l’outil d’un complot persécutif contre lui), se retrouve en prison beaucoup plus vite qu’on aurait cru.

Ça implique donc que dans l’expertise de la responsabilité, on tienne compte de cette dénivellation entre l’agentivité de premier acte d’un acte – le fait qu’il soit intentionnel – et les intentions qu’on a à l’égard de sa propre agentivité de deuxième rang.

Je referme ce dossier, mais si vous voulez en connaître les détails philosophiques, le texte est disponible, c’est vraiment de la philosophie pure, mais j’ai écrit ce texte en pensant à vous et à l’usage que vous pouvez en faire pour vos travaux, et le travail qu’on mène ici.

Parce que ce qui vaut pour l’action vaut aussi bien pour la parole. Qu’est-ce que le sujet d’un speech act, d’un acte de langage ?

On peut très bien considérer qu’il y a une dénivellation entre le locuteur, selon ce qu’il dit, et puis la façon dont le locuteur – si vous prenez l’acte de langage en n’oubliant pas la dimension d’acte – lui-même peut être l’objet en tant que locuteur d’un certain type d’intentions, être traversé par un certain nombre d’intentions qui se déclarent dans ce qu’il dit, mais qui ne sont pas les intentions qu’il énonce. Techniquement, en philosophie, on appelle ce type d’analyse une analyse expressiviste de la signification. Elle renvoie à quelque chose que j’avais longuement discuté lorsque je vous avais présenté la théorie des affects que j’avais essayé de mettre au point à l’époque, qui est la position empiriste à l’égard des affects, la position anti-cartésienne à l’égard des affects.

Pourquoi ?

Vous vous le rappelez, il y a deux écoles pour concevoir l’affect. Il y a ceux qui pensent avec Descartes qu’on peut avoir un accès en première personne de ses affects – je sais que je suis en colère, j’ai une épreuve qualitative interne inscrutable mais absolument sûre sur mon état passionnel – et puis il y a ceux qui comme Hobbes – je vous rappelle que Hobbes a toujours raison contre Descartes – font l’observation que c’est faux, que ça défie le bon sens. Quand vous voyez quelqu’un en colère, ce n’est pas lui qui a la vérité sur sa colère, parce que si vous le trouvez ridicule, du point de vue qui est le vôtre, vous pouvez éclater de rire devant quelqu’un qui est en colère. La vérité de sa colère ne se trouve pas dans celui qui l’éprouve, mais dans celui qui est bien fondé à en juger pour ce qu’elle est, et parfois, une manifestation ridicule d’impuissance, une tristesse, une bouffée d’orgueil, que sais-je ? Les affects, donc, sont non seulement relationnels, mais la détermination du véritable contenu d’un affect est donnée par la façon dont quelqu’un d’autre s’affecte de ce que vous sentez, et en juge. Ce qui implique de manière complexe, des espèces de retours de signification, une entre-affectation réciproque accompagnée d’un jugement qui n’est jamais seulement subjectif, mais objectif sur l’affect (au sens où je peux apprendre d’autrui ce qui m’affecte « en fait »).

C’est un trait typique avec les enfants, puisque les enfants apprennent les émotions de cette manière-là, et c’est extrêmement important dans les analyses d’enfant, de ne jamais perdre de vue que l’affect d’un enfant n’est jamais l’affect qu’il sent : c’est l’affect dont vous l’affectez en retour de l’affect dont il vous affecte, etc. On n’a jamais ses émotions tout seul, mais pour s’émouvoir de ce qui émeut l’autre. C’est pour ça que les interprétations dans les analyses d’enfant, et particulièrement quand les enfants sont à la limite du langage, sont médiées par des affects qui passent par les mimiques et les attitudes corporelles. Il y a bien souvent des dépressions d’enfance qui ont l’air indéracinables, quasiment mélancoliques, chez des tout petits enfants, et où il suffit d’éclater de rire pour que les gamins sortent tout d’un coup d’une sorte de sidération qui les rappelle au fait que finalement, être affecté, c’est être affecté par ce qui affecte l’autre de ce qui vous affecte.

Cette construction croisée est intéressante, parce qu’elle montre le lien entre l’affect qui se trahit dans ce que vous dites, que vous pouvez laisser volontairement transpirer de vos déclarations d’intention, mais que plus souvent, vous voyez transpirer malgré vous de ce que vous dîtes. L’essentiel de l’érotisme humain passe par ce qui transpire malgré nous de ce que nous disons et faisons. Voyez que le point admirable, c’est que nous n’avons pas de privilège d’accès à ces émotions intimes, les plus intimes, en première personne ! C’est-à-dire qu’il se peut très bien que c’est en rencontrant le regard de la personne aimée que nous nous sentions en train de nous trahir comme étant amoureux de cette personne, sans qu’à aucun moment je puisse dire que j’avais déjà ce sentiment amoureux, ni que j’ai été percé à jour. C’est la réaction de l’autre à ce qui l’affecte de ce que nous ne savions pas nous-mêmes qui nous affectait, qui nous fait prendre conscience, après coup, de ce qui nous affectait en première personne.

Ceci est absolument essentiel pour comprendre ce que dans l’analyse du transfert, Bion appelle la stimulation et la restitution de la stimulation.

De manière très minimale, en effet, dans le texte que j’ai écrit sur la folie et la responsabilité, je plaide en faveur du fait qu’une bonne expertise médico-légale devrait restituer la dimension perlocutoire du propos des malades expertisés. C’est-à-dire qu’on devrait faire entendre – mais évidemment, si vous le dites expressément, ça perd toute sa dimension perlocutoire – l’angoisse, la provocation. Le choix des propos qu’on rapporte dans une expertise doit être orienté par la restitution, par le passage de ce qui se trahit dans le dire du patient. Sauf que si vous transformez les choses de manière trop technique, en disant : « le patient s’angoisse… » au lieu de citer suffisamment de texte pour provoquer de l’angoisse chez celui qui lit l’expertise, vous mettez éventuellement en grave difficulté ce patient, parce que le premier effet que va ressentir la personne qui vous écoute raconter le cas, c’est que ce patient simule – quand bien même ce n’est pas parce que vous simulez que vous ne seriez pas fou. Si vous ne restituez pas cette dimension-là, vous manquez à ce travail qui est un travail de transfert du transfert, dans l’expertise (et je dis même, de déploiement total de l’acte incriminé, comme action au sens juridique, et comme acte de langage). Pourquoi y a-t-il ainsi des expertises dont on trouve qu’elles sont drôlement bonnes, alors que nous en trouvons d’autres très mauvaises ? Eh bien, celles qui sont bonnes sont celles justement qui sont capables de restituer ce type de choses : les dimensions complètes de l’acte, pratique et linguistique (ce qui est fait, ce qui est dit, et ce qui est fait en le disant). Je suis loin de dire que le compte rendu clinique doit avoir la forme de l’expertise, mais je suis bien persuadé que l’expertise doit avoir la forme d’un compte rendu clinique.

Et c’est peut-être la généralisation de ce que je suis en train d’essayer de vous faire voir, de ce qui se trahit et de ce qui affecte dans les intentions de premier rang, qui nous met au plus près de la question de savoir ce qu’est la stimulation de l’autre (le transfert du transfert).

Mais je reprends mon fil, en essayant de nouer affectivité et dénivellement interne de l’intentionnalité.

Une des questions posée par Harry Frankfurt à propos de la subjectivité de l’agentivité – il y a l’agent qui a des intentions, puis il y a le sujet qui a des intentions à l’égard de son agentivité – est une question métaphysique : pourquoi est-ce que ça ne continuerait pas à l’infini ? Pourquoi n’y aurait-il pas un agent qui agirait sur l’agentivité qui agirait sur l’agentivité qui agirait sur l’agentivité ? Et on irait comme ça à l’infini ! J’apporte une réponse que je ne suis pas le premier à avoir donné au problème de la tentation qu’on a de supposer en amont qu’il y a un sujet qui se crée lui-même. On a tendance à répondre à ce dilemme en disant que pour arrêter la régression à l’infini des intentions portant sur des intentions portant sur des intentions, on a envie de poser un sujet comme le dieu d’Aristote, qui est un sujet automoteur qui se produit lui-même. Il y a cependant une autre solution qui est très simple, qui consiste à dire que justement, bien au contraire, il n’y a pas d’agent d’agent, mais il y a une expérience originaire de passivité. Ce n’est pas du tout une activité sur une activité sur une activité – un sujet idéal – mais au contraire, et c’est dans ce sens-là que la philosophie morale contemporaine a beaucoup travaillé, c’est le fait que le soi profond n’est pas du tout un soi autocréé, mais un soi qui au contraire fait l’expérience la plus profonde de sa passivité et de sa dépendance par rapport aux conditions affectives dans lesquelles il a été placé dès le départ, et qui régissent en amont toute régulation de son agentivité.

En ce point, il y a un recouvrement réel du sujet « de » l’action (l’agent) et du sujet « à » ses conditions propres d’action (le patient).

C’est là-dessus que je m’appuie pour indiquer à quoi ressembleraient les bonnes raisons pour disculper un fou qui a commis un crime : c’est lorsque vous êtes en mesure de montrer que les moyens causaux dont il dispose pour agir intentionnellement sur sa propre agentivité sont gravement lésés. Toutes les admonestations qui font qu’on a un rapport à notre agentivité – « Tu ne devrais pas faire cela ! » –, où nous agissons causalement sur nous, ça marche en fonction de la façon dont nous avons appris ce que c’est que l’angoisse, la honte, la culpabilité, la tristesse, le mérite, etc., c’est-à-dire en fonction de la façon dont nous avons été introduit à ce jeu moral des passions que nous exerçons sur nous-mêmes pour qu’on puisse nous supposer responsable non de nos actes, directement, mais de notre agentivité, de notre style global d’action, indirectement, donc. A quoi ressemble une bonne disculpation ? Ça ressemble précisément à une démonstration que tous ces affects qui sont supposés chez les uns et chez les autres comme des affects qui nous permettent d’agir sur notre agentivité au second degré, sont gravement endommagés. Ce qui peut aider pour disculper par exemple des malades mentaux criminels, c’est lorsque vous vous apercevez que la personne est capable de manifester à l’égard du bien et du mal un état d’indifférence complètement étrange qui lui-même renvoie à la façon dont il a été élevé, en sorte qu’on puisse dire que la manière dont il a été introduit au jeu des affects moraux est si étrange et bizarre, qu’on ne peut pas le supposer responsable, bien qu’il soit l’agent de premier rang, l’agent intentionnel de ses actes.

Ce sur quoi je voudrais insister, c’est que – pour employer un terme que Lacan a interdit d’employer –, c’est que s’il y a un « vrai sujet », ce n’est certainement pas l’agent, c’est celui qui se trahit dans ce qui s’énonce, c’est celui qui s’exprime dans l’acte complet.

Du coup, l’appareil psychique bionien, son lieu propre, est exactement là. C’est-à-dire non pas dans le système de l’agentivité, non pas dans la subjectivité originairement passive de l’être humain, mais entre les deux. Son point d’insertion est entre le ça et le moi, dans l’espace dessiné par le fameux quasi-proverbe freudien – là où ça était, je dois advenir –, c’est-à-dire dans la césure, « là où ça était… », silence, place de Ψ, « … je dois advenir ». C’est lui qui est l’opérateur de ce moment où la passivité de la façon dont nous avons été introduit affectivement à l’ordre du monde et à la possibilité d’un rapport causal et intentionnel sur nos propres états psychiques, sur nos propres intentions, se coordonne à ce que nous faisons effectivement lorsque nous sommes des agents. Plus tout à fait ça, mais pas encore je.

J’irais bien plus loin. Je dirais que le pari de la notion d’appareil psychique chez Bion, ce n’est pas simplement qu’il est entre le ça et le je, mais que c’est lui qui crée la différence entre le ça et le je. Cela a bien des facettes : notamment, quand je parle avec un degré de plus dans l’abstraction, d’appareil Ψ, je vise l’écart qui permet de comprendre du sein de la psychanalyse la variété nécessaire, épistémiquement et logiquement nécessaire, des théories sur ce que sont l’inconscient et le conscient (et cette variété est considérable) ; mais aussi bien, dans la pratique des cures, la latitude qu’on peut s’autoriser à bon droit, pour imaginer et symboliser (en un sens plus kleinien que lacanien) au cas par cas, ce qui va permettre la croissance (growth), et l’assimilation, la digestion de la vérité qui est son aliment ultime. Mais dans tous les cas, c’est l’opérateur, cet appareil psychique, qui nous permet de comprendre de quoi il s’agit lorsque nous parlons de cet inconscient qui se trahit, il ne se trahit pas d’une manière telle que nous serions possédés par un mécanisme dans lequel nous comptons pour rien. Ce n’est pas du tout anti-subjectif, ainsi, c’est au contraire ce qu’il y a de plus subjectivant que l’expérience de se trahir ainsi dans notre désir qui se manifeste et qui apparaît éventuellement malgré nous. Ce n’est pas du tout quelque chose qui est une victimisation par les conditions dans lesquelles nous sommes venus au monde, c’est plutôt – et c’est en ce sens que c’est véritablement un appareil psychique – le lieu même de la subjectivation.

De la même manière que dans l’exemple de Russell, qui dit à sa première maîtresse « je vous aime », et où (Russell commente) c’est au moment où il le lui dit qu’il s’en aperçoit ! C’est dans un texte que Lacan cite dans sa thèse, c’est dans The Analysis of Mind, je crois. Russell donne cet exemple-là comme une illustration du fait que le désir vient très souvent après l’expression du désir pour la chose désirée : cas superbe où l’intention en amont est à deux doigts de se trahir en sautant par-dessus l’intention de premier rang. En fait, le désir en ce sens, c’est l’expressivité débordant l’expression.

Ça me permet de commenter la raison pour laquelle j’écris « Bion | Lacan » avec un foncteur de Scheffer. Bion ne le dit pas en ces termes, mais ce qui est amusant, c’est que les psychanalystes anglais partagent avec leurs contemporains philosophes anglais expressivistes, les post-wittgensteiniens, la même culture. Tous les auteurs que cite Bion sont les auteurs que cite Austin, Strawson, etc. Cette culture empiriste humienne est tout à fait frappante. Ce paradigme expressiviste permet je crois d’inclure substantiellement l’affect comme réprimé. Il n’y a pas simplement comme dans le paradigme lacanien standard, un signifiant qui serait réprimé, et puis des effets imaginaires qu’on considérerait comme étant de l’ordre de l’affect. A partir du moment où vous pensez ce à quoi on a affaire en analyse comme des actes de langage, la dimension perlocutoire de ces actes n’est pas du tout un effet collatéral. L’affect qui s’y manifeste n’est pas un effet de traîne, un sillage dans l’imaginaire qui serait une conséquence du frayage du signifiant, c’est une pièce constitutive et constituante de l’acte de langage lui-même qui fait que l’autre est affecté en tant qu’autre. Et ce qui se trahit, ce n’est pas simplement des significations, c’est aussi bien des émotions, des désirs et des motivations en tant que désirs d’agir, sans qu’on ait besoin d’essayer de réintroduire la notion d’affect, au titre soit du réel complètement régi par le signifiant, soit de l’imaginaire qui en subit l’influence. Ça permet je pense de donner une ampleur plus riche à la fameuse opposition lacanienne entre énonciation et signifiant, en le pensant en termes d’actes de langage dans lequel les dimensions illocutoire et perlocutoire sont articulées.

La deuxième chose que ça permet de bien mesurer, c’est la portée de la fameuse question de la forclusion du Nom-du-Père.

Ce que Lacan appelle la forclusion du Nom-du-Père, ce n’est pas du tout le fait que le psychotique soit incapable de manipuler « papa », « maman », etc. Bien évidemment, il peut tenir un discours parfaitement articulé sur ses parents, y compris une théorie de l’Œdipe délirante, ou de bon sens (aujourd’hui, le bon sens, c’est le relativisme culturel). Sauf que ça n’a aucune fonction pour lui, ce n’est absolument pas mis en fonction : ses identifications, à aucun moment, ne sont prises dans ce dispositif oedipien. Ce qui fait que Lacan indique que malgré la forclusion du Nom-du-Père, le père, la mère, les semblables, sont effectivement présents à l’intérieur du délire, moins ce signifiant qui ne fait pas partie du dispositif signifiant, ce signifiant qui est en dehors du réseau des signifiants, qui est le signifiant du Nom-du-Père, et qui est celui par lequel les signifiants oedipiens sont mis en fonction de manière oedipienne. L’originalité de Lacan est de considérer que ce machin-là qui met en fonction les signifiants oedipiens est aussi un signifiant, mais qui n’apparaît pas dans la liste des signifiants (Φ, n’est-ce pas, aucun linguiste ne l’a jamais vu, aucun anthropologue structuraliste, aucun sémioticien sérieux, s’il en existe). Or, remarque toute bête : là où vous parlez de mise en fonction, vous parlez de machine. C’est littéralement la machine à penser ses propres pensées en tant que telles qui est mise ici en jeu, ou mieux, en cause. Ce que la psychose nous met sous le nez, c’est qu’il y a des machines à penser ses pensées – pour prendre la fameuse formule de Bion : faire une cure, c’est se fabriquer une machine, un appareil, à penser ses pensées – des machines qui ne mettent pas en fonction les signifiants oedipiens de la façon dont nous les mettons ordinairement en fonction, en nous extrayant du discours maternel par une identification symbolique avec le père. Comment fait-on, en effet, pour se détacher de l’affectivité maternelle, de la langue maternelle ? On le fait par la mise en fonction d’une identification symbolique au père. La machine oedipienne est très simplement constituée : il y a une identification phallique imaginaire qui fait de l’enfant le complément de la mère, et c’est cette même identification phallique au pénis maternel qui est soumis à une identification contraire et à la nécessité d’une assomption symbolique, en sorte que la séparation subjectivante puisse être accomplie à l’égard de la langue maternelle, du symptôme maternel, de l’affectivité maternelle, etc. Et ceci est valable pour les deux sexes, avec les modulations qui s’y rapportent. Vous savez tout cela.

Le problème est de savoir comment c’est au juste mis en fonction, puisqu’en analyse on n’écoute que ça ! Comme dit Bion : la seule chose qu’écoute l’analyste, c’est ça, dans les associations, c'est la disjonction du parleur et de la scène primitive, car il n’y a rien d’autre à entendre. Si vous entendez autre chose, grand bien vous fasse, mais ce n’est pas de la psychanalyse. Donc le point le plus délicat, c’est d’essayer du coup de comprendre comment une telle machine peut se mettre en place, et pourquoi les effets délirants que vous avez vu dans les cas que je vous ai raconté procèdent soit de la mise en place d’une machine différente, soit de l’échec à mettre en place une machine tout court.

Ce que je voudrais souligner maintenant, c’est ceci : lorsque Bion dit que la cure est l’opération qui consiste à (se) fabriquer une machine à penser ses pensées, il ne dit pas une machine « oedipienne ». Ça veut dire deux choses. La première chose toute simple, c’est que ce n’est pas une machine à penser des pensées nouvelles. On peut parfaitement penser les mêmes pensées. La cure n’a jamais consisté à supprimer l’Œdipe, mais peut-être à penser la contrainte oedipienne d’une toute autre manière. Ça peut tout à fait arriver, de penser des pensées nouvelles, et ça s’appelle l’apprentissage. Qu’est-ce que c’est que l’apprentissage ? C’est précisément cela : s’introduire à des pensées nouvelles. Il n’est pas du tout acquis que nous avons dès le départ toutes nos pensées, et en tout cas, pas toutes nos pensées pensantes, celles qui pensent les pensées. Simplement, l’idée de Bion est qu’il y a un moment où la fonction principale de la machine à penser les pensées n’est plus d’apprendre à penser des pensées nouvelles, mais à penser autrement et à pouvoir penser d’une manière éventuellement extraordinairement différente, les pensées qu’on a apprises. Et à ce moment-là, il ne s’agit plus d’apprentissage, il s’agit, il suffit de lire les sous-titres des livres, de croissance. Et cette croissance a une particularité, je l’ai dit, je le redis, c’est que son télos est complètement ouvert. On ne sait pas jusqu’où un individu peut croître. Alors qu’on sait en gros ce qu’il lui est nécessaire d’apprendre. Ce que dit Bion est déjà une manière hypersophistiquée de reprendre l’idée freudienne selon laquelle l’analyse est une éducation pour les gens qui ont fini leur éducation, c’est une éducation pour adultes. Croissance et pas apprentissage.

*

Je crois que ce que j’ai essayé de vous faire valoir dans ce qui était mon attitude à l’égard du premier patient, le patient schizophrène, c’est qu’il s’agit justement après tout d’accepter qu’il y ait des machines schizophréniques à penser les pensées, et que ce n’est pas parce qu’une machine brasse des pensées schizophréniques, qu’un sujet – serait-il confiné à l’intérieur d’un système de pensées folles – n’arriverait pas à penser ce qu’est vivre quand on est fou. Par exemple, à penser autrement ses pensées folles, ses angoisses schizophréniques, etc. A-t-il assez de pensées pensantes pour penser ses pensées pensées ? Voilà ce qui doit guider la cure du schizophrène, et régler l’interprétation, je dis bien l’interprétation, du délire. Ce qui est une chose des plus délicates, car ça donne l’impression du dehors, aux bien-pensants, justement, d’être un consentement au maintien dans la folie. Je crois toutefois qu’on observe très bien que lorsque les gens sont capables de penser leurs pensées schizophréniques d’une autre manière, ils vont beaucoup mieux, y compris aux yeux des autres. Malgré les angoisses qui les traversent, eh bien ils peuvent fabriquer avec la machine dont ils sont équipés par la cure, par l’appareil Ψ, quelque chose d’autre qu’un simple abandon à cette angoisse. Et puis ça a aussi l’intérêt fondamental – même si c’est seulement les analystes qui peuvent le dire entre eux – de supposer un psychotique sujet au sens fort du pouvoir de machiner schizophréniquement ses pensées, et aussi de lui laisser le droit de dire quand il en aura assez, c’est-à-dire d’être capable d’affronter l’idée, comme le patient dont je vous ai parlé le formule si simplement et si peu follement : « Mais monsieur Castel, moi je vais me tuer, si ça continue comme ça ». Il n’y a pas lieu, là, de se prononcer avec une ambition thérapeutique. Il peut y en avoir une, mais ce que dit Bion, c’est qu’elle cesserait de remettre au sujet le pouvoir qu’il a sur lui-même de mettre fin à ses jours lorsqu’il s’est aperçu que la machine à penser schizophréniquement ses pensées le met dans un type d’impasse dont après tout il a bien le droit, le droit chèrement acquis, de juger qu’il n’en veut pas. L’idée, c’est bien sûr que l’élucidation analytique ne sait a priori rien du degré d’insupportable de l’insupportable (notez ma formule à deux niveaux). On ne sait pas pour l’autre, à la place de l’autre, ce qui est insupportable, ça c’est trivial. Mais c’est, je crois, une idée profonde de Bion sur la justesse de la position analytique à l’égard des malades les plus gravement malades – à l’époque, il n’y a pas de neuroleptique, et ce n’est d’ailleurs pas parce qu’il y a des neuroleptiques qu’on devrait laisser ça de côté aujourd’hui — c’est une idée admirable que de supposer quelqu’un qui pense la gravité de cette gravité, et de lui offrir ses propres pensées pensantes, des interprétations, pour qu’il soit introduit dûment à cette dimension.

La deuxième chose que Bion permet de penser, c’est une chose beaucoup plus abstraite sur un autre axe, mais qui est un peu celui du séminaire, c’est qu’il ne s’agit jamais, quand on fabrique une pensée à penser ses pensées, de penser de nouvelles théories psychanalytiques. Il n’en est pas question. Il s’agit de penser ses pensées, au lieu simplement de les avoir, c’est-à-dire de s’équiper du moyen de penser psychanalytiquement ses propres pensées. Et cette méthode de formuler une « méthode d’approche critique de la méthode psychanalytique » – voyez l’emboîtement des deux mots – c’est page 13 : ça correspond à ce qu’on appelle en anglais epistemology.

Vous savez qu’en anglais et en français, les sens des deux mots sont différents. « Epistémologie », c’est la philosophie des sciences en français, « epistemology », c’est la théorie du savoir, tout ce que l’on peut dire sur la connaissance, sur l’analyse de la connaissance. Ça vous permet d’apercevoir que le lien que je crois au fond tout à fait substantiel entre ce qu’il appelle cette méthode d’approche critique de la méthode psychanalytique dans son lien à ce que j’emploie sans cesse ici, la philosophie analytique du langage ordinaire d’Austin, de Strawson, d’Anscombe, de Cavell, etc., autrement dit, une élucidation de ce qui s’acte dans le langage sans qu’on ait à aucun moment besoin d’avoir une « théorie » de ce qui a du sens dans le langage. C’est une élucidation de ce qui se dit dans le langage à partir de ce qui se dit, une élucidation profonde de toute théorie de surplomb de ce que c’est qu’une théorie de la signification. C’est vraiment au sens austinien de la phénoménologie linguistique » comme il dit, ou « philosophie du langage ordinaire » : comment employons-nous les mots, comment les gens les emploient-ils ? Et au fond, il n’y a rien de plus à savoir que de prendre conscience de la manière dont les termes sont employés, sans qu’on ait besoin d’avoir besoin d’une théorie de la façon dont c’est employé.

La première chose dont je souhaitais donc vous parler, c’était de ce qui relève de la stimulation, et de ce que c’est qu’affecter celui qui vous écoute, et je voudrais maintenant parler du langage esthétique, c’est-à-dire de la question de savoir en quel sens l’artiste peut servir ici de référent à l’analyste.

Dans la présentation du cas du jeune schizophrène, ce que j’ai cherché essentiellement à faire, c’était de vous introduire au caractère horrible de la situation de cette schizophrénie, c’est-à-dire de ce que ça peut être d’avoir constamment sous les yeux ce défilement mental ininterrompu des scènes d’orgies sexuelles, d’inceste ou de bestialité, des scènes sadiennes, qui dans un écran tendu entre la réalité et le sujet, de temps en temps, traverse, cesse de pouvoir être tenu à distance, et pénètre par les yeux, par les organes génitaux, etc., le patient, provoquant en lui des hallucinations impressionnantes en séance, ou bien s’emparant de lui dans les moments où il m’appelle au téléphone, saisi par un délire d’influence qui présente une ampleur vertigineuse. Ce que j’ai essayé de faire, ce de ne pas vous raconter l’anamnèse du cas, mais de vous introduire à ce qui affecte dans ce cas. Et en essayant de jouer jusqu’au bout le jeu de prélever ce qui affecte en tant que ça affecte et de voir à partir de cela quels sont les invariants dans cette transformation affective que m’impose ce patient, invariants qui se dégagent progressivement, mais pas sans vous, sans ce qui vous affecte et qui vous simule quand vous vous retrouvez ici, destinataires de ce transfert.

C’est pour ça finalement que j’avais été sensible au fait que je vous ai présenté comme une scène d’écran crevé, agitée de turbulences, dit Bion, ce n’est rien d’autre que la fonction-α, c’est véritablement le moment où le rapport à la réalité est tel que quelque chose qui doit normalement rester absolument à l’extérieur ou absolument à l’intérieur, pénètre ou fuit en se traversant et en faisant que des phénomènes étranges envahissent le dire, envahissent le regard, et notamment dans le rapport de face-à-face que nous avons.

Bion a poussé loin la chose, car il a dit par exemple dans Réflexion faite qu’il superposait plusieurs patients. C’est-à-dire qu’il n’est même pas dans l’idée d’aller raconter la vie de quelqu’un, il s’affranchit totalement de ce repérage en disant que ce qui est psychanalytiquement pertinent, c’est la superposition de deux patients parce que seule cette superposition permet de faire passer exactement l’affect et le savoir inconscient qui est en cause dans les cures de ces personnes : en un mot, l’invariant, directement, pas les termes de la variation. Vous savez qu’on soupçonne qu’une des raisons de la chose, c’est qu’un des patients est Samuel Beckett, et qu’il était hors de question pour Bion de dire quoi que ce soit de Beckett. D’ailleurs, d’après ce que j’ai lu, il n’a jamais rien dit de lui.

Mais enfin, on sent qu’il fallait tomber comme premier patient sur l’auteur de Murphy pour faire un analyste comme ça.

Si je reviens donc, comme dans Réflexion faite, sur ce que j’ai raconté sur mon patient schizophrène, c’est une tentative de vous présenter l’inversion de la barrière de contact, la barrière α, en une espèce si j’ose dire de « fonction-β », c’est-à-dire d’écran qui au lieu de tenir à distance et de filtrer les affects et les émotions, fonctionne exactement à l’inverse. Les particules se transforment en une tunique de Nessus et se retournent contre la chair du patient, ce qui permet au contraire à toutes les stimulations extérieures les plus folles de le pénétrer intérieurement, en sorte que le patient est pris en continu d’un sentiment que ses mouvements ne sont pas ses mouvements, que ses regards sont les regards des autres, et qu’il y a une sorte d’aliénation et de dépossession absolues qui envahissent le moindre détail de sa perception sensorielle, mais toutefois, dans des épisodes d’extrême folie, qui sont maintenant quasiment entièrement réduits à notre interaction, à la séance – il hallucine et délire à l’intérieur de la séance – tandis qu’il est relativement capable depuis plusieurs années de travailler, d’avoir des rapports sexuels, de faire un certain nombre de choses qui n’auraient été même pas imaginables initialement. Cette fonction-β s’est donc retournée contre lui – il n’y a pas de barrière de contact, mais le contact est devenu quelque chose qui le pénètre –, ce qui rend compte de la manière dont je vous l’ai raconté, de l’influence, de la pénétration des voix, du sentiment de viol permanent qu’il éprouvait, et notamment de ce sentiment terrible sur lequel je reviendrai, étiqueté du signifiant « ... » qui est le terme à quoi se résume ce qui sera sans doute un jour la cause de son suicide.

Donc c’est essentiellement visuel, et j’avais été sensible à ce qu’on m’a dit, que dans l’autre cas, celui du second patient au miroir, il y a des phénomènes de hors-champ qui sont nécessaires à comprendre le dispositif de la séance.

Alors, qu’est-ce que je fais ?

Je fais ce que Bion appelle un raisonnement circulaire. Le raisonnement circulaire, parce que j’expose le cas, consiste à utiliser des métaphores plastiques, celle du cinéma, celle notamment du cinéma muet (puisque j’avais insisté pour dire qu’au milieu de ces scènes d’orgie absolument insensées qui correspondent à des choses parfaitement réelles et je n’ai jamais vu une histoire familiale aussi folle, j’avais précisé qu’il y avait des encarts qui apparaissaient avec des versets de l’évangile produisant une sorte d’effet bunuelien dans lequel l’irréalité devient totale parce que le commentaire parlé de ce qui est fait est tellement au-delà de ce qui peut s’accorder, qu’il n’y a même pas la possibilité de penser qu’il y a mensonge). C’est ça qui me paraissait le trait de cette schizophrénie – vous savez que le mensonge ravageur qui détruit le psychotique, c’est le mensonge porté par les parents – mais à un tel degré ici que l’idée même qu’il puisse y avoir du vrai ou du faux, de la vérité dite ou du mensonge, ce n’était même pas de l’hypocrisie mais une telle folie que les membres de cette famille qui étaient en train de se livrer à des turpitudes insensées dignes des Cent vingt journées de Sodome étaient par ailleurs entièrement pris dans un dispositif socialement sanctionné comme de la plus haute vertu morale, etc.

Pourquoi est-ce que ça s’appelle un raisonnement circulaire ? Parce que Bion dit que la seule manière dont nous pouvons travailler, c’est d’utiliser les rangées les plus basses de la grille – les conceptions et les préconceptions – pour lancer une investigation sur les origines, au niveau inférieur de la grille, de ce qui s’est passé. C’est ce que je fais lorsque j’utilise par exemple l’interprétation de la bouche, ou lorsque je lui dis qu’il jette hors de lui par les yeux telle ou telle image – quand il me dit qu’il jette son angoisse dans les livres, mais que le problème qu’il a est que l’angoisse ressort quand il rouvre les livres en question. Nous, ça nous fait rire, mais je vous assure que ça n’est pas du tout drôle quand vous avez l’opération même, textuelle, de l’identification projective qui vous est explicitée en tant que telle comme moyen de défense face à l’angoisse schizophrénique. C’est quelque chose d’extrêmement troublant ! On ne sait plus si c’est Bion qui a des affinités avec la schizophrénie, ou si c’est la schizophrénie qui est un système bionien. Il y a donc des transparences, et ce sont ces transparences que Bion exploite. Il explique très bien qu’un raisonnement circulaire ne consiste pas à jouer au schizophrène avec le schizophrène, mais que ça consiste à aller chercher ce que nous pouvons accomplir au niveau de la conception ou de la pré-conception pour aller rechercher ce qui justement ne s’est pas constitué comme tel dans les rangées supérieures de la grille, et par là, réussir à produire des interprétations pertinentes sur les processus de la rangée B, ou de la colonne 1 ou 2, mais qui sont toujours produites en utilisant des modèles de la rangée C ou D, voire E et F, et parfois même des modèles scientifiques ou esthétiques – des tableaux, des films de cinéma – parce que seuls ces modèles de très haut niveau (G, H) nous permettent d’investiguer comment pourrait s’être arrêté à un moment de la croissance psychique du patient, le développement qui lui aurait permis d’acquérir par maturation ce passage à la pré-conception puis à la conception, etc., et éventuellement au modèle scientifique – même si c’est rare.

Cet espèce de bouclage du bas de la grille sur le haut (↑→) me permet d’ajouter une chose qui me paraît importante, et au sujet de laquelle deux personnes, curieusement, m’ont posé la même question : pourquoi ai-je de temps en temps des attitudes si polémiques à l’égard de certains collègues ?

C’est que je ne crois pas, quand on est psychanalyste, qu’on puisse être un demi-savant, un faux savant, ou une personne qui n’a pas de goût esthétique. Pourquoi ? Parce que la condition pour que réellement l’appareil psychique d’une personne puisse arriver par cet effet d’interprétation qui est celui d’aller investiguer le point où s’est arrêtée la capacité de l’appareil psychique à croître, et à l’amener à des concepts, des mythes, des modèles, ça ne suppose pas simplement que l’analyste puisse rêver, ni penser au sens du rêve, mais aussi qu’il soit réellement psychiquement capable d’avoir des concepts ou de développer sur l’ensemble de la grille, aussi loin qu’il lui est possible, et au titre de l’analyse qu’il a faite, l’ensemble de ses virtualités (G et H comprises, et non seulement jusqu’à la colonne 6, de l’agir, mais là la grille s’étend encore plus loin vers la droite, vers ce que j’ai conjecturé être l’action collective et ses modalités dans la vie de groupe et la vie sociale). Virtualités qui peuvent aller jusqu’à emmener quelqu’un jusqu’à la capacité de construire une œuvre d’art ou une œuvre scientifique. Si le savoir qui est supposé à l’analyste est faux ou à moitié faux, c’est une entrave directe au développement psychique. On ne prend pas assez, donc, la mesure du fait que cet appareil Ψ est un appareil réel si on ne voit pas de quoi il est capable. Si par exemple on ne peut pas accompagner l’expérience spirituelle, religieuse, jusqu’au bout, d’un patient. Voilà pourquoi quand un analyste dit des choses idiotes ou des choses fausses, on ne lui envoie pas ses amis ou ses enfants. Alors, vous imaginez, quand beaucoup d’analystes disent des choses fausses et idiotes, la psychanalyse, qui est ce que font les psychanalystes, et rien d’autre, c’est pourquoi elle est mortelle (car elle peut être une pensée sans penseurs), la psychanalyse en prend un coup. Voilà pourquoi j’en donne, à l’occasion, des coups. J’avais commenté la façon dont Bion construit la grille par un commentaire des Formulations sur les deux principes de 1911. Vous vous rappelez que Freud va jusqu’à dire que la religion, mais la science elle-même et l’art sont des produits qui sont entièrement dérivables de l’expansion de cet appareil psychique. Si vous le prenez au sérieux, voyez pourquoi on peut trouver inquiétant de voir des choses chez des analystes qui sont absolument fausses, d’un goût détestable, ou des contrevérités scientifiques, parce que ce qui est en cause n’est pas juste le statut social de l’analyste que n’importe qui peut traiter d’imbécile – après tout, il y en a autant que dans les autres milieux –, mais c’est la mission même de l’analyste qui est en cause, sa possibilité d’emmener quelqu’un aussi loin que possible, à partir de ce qui est le fonctionnement de l’appareil psychique.

Je passe.

A nouveau, par une de ces coïncidences extraordinaires, je vous signale que l’idée selon laquelle on peut lire les travaux scientifiques comme étant des constructions qui reposent sur un soubassement imaginaire et fantasmatique, c’était à l’époque ce qui était en jeu chez les Britanniques. Par opposition à la conception de la philosophie des sciences sur le modèle Popper-Lakatos, visant à réécrire les théories scientifiques pour qu’elles satisfassent au critère de falsifiabilité, dans ce qui est la philosophie des sciences dans les années 60 en Grande-Bretagne, vous avez des personnages alors beaucoup plus souterrains et étranges, comme Gerard Holton, par exemple, dont vous pouvez lire L’imagination scientifique, où justement ce que Bion se propose de faire, c’est-à-dire de prendre au sérieux l’alchimie ou la théologie de Newton, le fait que Kepler ait cru dur comme fer que les anges portent les astres, est traité avec la plus exacte rigueur anthropologique. Bion n’était pas seul, même dans ce qui paraît désormais la dernière des extravagances (les réflexions sur les triangles et l’Œdipe, etc.). Et Holton, ce fut un temps l’abomination de la désolation, pour les épistémologues traditionnels. Mais voilà Bion : il y a véritablement une nécessité de faire place à l’imaginaire, à toute la rangée C avant la rangée D, à la rangée du mythe et du rêve. Vous voyez pourquoi lorsque Poincaré, que cite constamment Bion, fait remarquer qu’on ne fait des découvertes mathématiques que le lendemain d’une nuit où l’on a rêvé, il y a quelque chose sur la texture de la découverte faisant sa place dans l’appareil psychique à une maturation réelle de cet appareil, quelque chose de tout à fait étonnant.

*

La deuxième chose que je voulais aborder ce soir à partir de la notion d’esthétique, c’était le mot même d’ « esthétique ».

Bion se sert de références à Kant totalement bizarroïdes, car c’est un Kant reconfiguré pour être compatible avec les postulats empiristes des années 1950 et qui d’ailleurs évoque surtout Schopenhauer, et pas Kant.

Il y a trois niveaux en gros où l’on reconnaît du Kant chez Bion. Vous avez ce qu’il appelle la chose en soi, le noumène ; vous avez l’espace-temps, et puis les « qualités secondes » des objets, leurs couleurs, leur goût, etc. Ce qu’il appelle dans un vocabulaire qui n’est absolument pas kantien les « qualités primaires », dans le texte de Transformations, correspondent à l’espace et au temps, aux formes a priori de la sensibilité, et les « qualités secondes » qui dépendent de la constitution empirique du sujet percevant, permettent au divers de la sensation d’avoir cette qualité singulière chez tel ou tel d’entre nous alors que nous percevons tous dans l’espace et dans le temps. Le mot « esthétique » correspond donc bien chez Bion au sens de l’esthétique transcendantale kantienne, donc aux formes a priori de la sensibilité – rien ne nous ait donné dans l’expérience sensible qui ne le soit dans les formes de l’espace et du temps, c’est toujours une certaine étendue et une certaine durée –, mais il s’agit d’une esthétique complètement psychologisée. Alors que chez Kant l’espace et le temps ne sont pas du tout des capacités à percevoir des objets dans l’espace et le temps qui seraient des propriétés inhérentes au sujet psychologique – c’est une manière en réalité d’analyser le mouvement, de voir dans un mouvement de solide physique ce qui est a priori présent, le mouvement des mobiles dans la mécanique newtonienne –, est là interprété en un sens complètement psychologique : il y a un sujet qui avec des antennes, si j’ose dire, perçoit nécessairement à travers l’espace et le temps. C’est une psychologisation extrêmement tardive : chez Kant, ça n’existe pas du tout, c’est uniquement des études conceptuelles pour voir ce qui est supposé logiquement pour comprendre les postulats de la mécanique newtonienne comme science prouvée de la nature. Ce sont des cadres de l’expérience possible qui sont pensés ici comme des facultés mentales ! On est donc dans Schopenhauer.

Quoi qu’il en soit, c’est là où l’esthétique a un premier niveau qui me paraît fascinant. Bion essaie, dans une perspective que vous retrouvez chez Lacan, de concevoir le rapport à l’espace comme prototypique du rapport au réel. Vous savez qu’il y a chez Freud une phrase étrange, où il dit que le propre du psychique, ce serait d’être étendu… A partir de ça, vous pouvez faire ce que vous voulez : vous pouvez faire de la topologie lacanienne par exemple. Bion ne se gêne pas non plus, et il essaie de fabriquer un truc à lui à base d’espace. Et nous arrivons à ces pages, autour du chapitre 5 de Transformations, qui sont en général le moment où les lecteurs bien intentionnés s’arrêtent, d’après ce que j’ai cru comprendre : là ça devient un cauchemar, il y a une identification du point géométrique au « sein perdu » (« . »), qui jette un froid, et qui est tellement méthodiquement assumé que ça donne à douter de la santé mentale du pauvre Bion. Le point géométrique, c’est le sein perdu, bien évidemment ! Et quand on s’éloigne du sein perdu, on trace un trait, on passe du point à la droite, et c’est le pénis ! Le point c’est le sein, et la ligne droite, c’est le pénis. Ce qui m’éloigne du sein, c’est le mouvement même d’éloignement du sein primitif, et voilà le pénis ! Ensuite, il y a des cercles et des triangles, des choses de plus en plus extraordinaires et délirantes qui prennent leur envol, suscitant la panique chez Meltzer, qui en avait vu d’autres, cependant.

Je crois que c’est extraordinairement sérieux.

Evidemment, si vous n’avez jamais été dérangé par ce qu’est un grand délire schizophrénique, vous ne pouvez trouver cela que complètement extravagant. En revanche, si vous pensez à ce que c’est que le rapport à l’espace, à l’espace qu’il peut y avoir entre les mots, et entre les choses, pour un schizophrène, vous vous apercevez que cet espace-là, cet espace fou, enveloppe une capacité descriptive du vécu délirant dans les schizophrénies les plus régressées, laquelle est absolument sidérante. Notamment lorsqu’on fait dessiner les schizophrènes ou les enfants extrêmement perturbés, et qu’on traite leurs productions non comme imaginaires, mais comme trahissant les modalités étranges de leur inscription dans le réel, à la fois comme les traces qu’ils accueillent dans le psychisme, et comme l’espace psychique d’accueil des traces du réel.

Pourquoi cette histoire de point/sein perdu ? Parce que le sein est dans le lexique kleinien le point de départ, la chose originaire, et que la question fondamentale est le problème du vide, de la place qui indique que quelque chose était là et que quelque chose n’y est plus, et que désormais nous disposons d’une place. L’espace est le seul moyen de penser le lieu comme vide, et le lieu comme disponible pour pouvoir être rempli par différents objets : pas d’emplacement sans remplacement. Autrement dit, le point perdu comme sein est la place originaire de la non-chose, ce qui se dit dans le lexique bionien « no-thing ». Chaque vide de signification, affirme Bion, est dans la schizophrénie saturé par un sein qui non seulement n’est pas perdu, mais au contraire envieux et destructeur : un non-sein. On a changé de registre : on bascule dans une manière de dire qui ne peut être admise que si vous êtes confronté à certains types d’association dont vous sentez qu’ils sont bizarres, mais dont vous n’avez jamais pu identifier clairement en quoi. J’en ai raconté un certain nombre la dernière fois, et en particulier une chose que je ne peux que vous faire valoir.

C’est le problème de savoir pourquoi les très graves psychotiques ont un problème avec l’analyse : c’est que parler les vide. Lorsque le patient parle, lorsque les mots sortent de la bouche, lorsque les mots sont mis devant vous, n’allez surtout pas croire que l’on parle de ce dont on parle, ou que ce sont des paroles qu’on vous parle. C’est la chose dont on parle qui quitte littéralement le psychisme de celui qui vous parle, et qui emmène souvent avec elle son contenant, qu’elle déchire en s’expulsant (♂♀ devient -♂-♀ : c’est à vous de contenir un non-contenant, et de faire du non-contenu le contenu lui-même). Avec cet effet saisissant que l’association s’arrête sur des phénomènes de vides mentaux, où vous percevez qu’au fond la parole c’est l’expulsion de choses pour lesquelles la texture même du signe comme « signe de (  ) » est saturé : c’est la chose même, la non-chose même qui abandonne le sujet, qui le vide de la possibilité du vide[1]. C’est une manière je crois extrêmement plastique et psychiquement efficace de décrire l’association psychotique, qui permet de comprendre pourquoi à un moment mon deuxième patient s’arrête, ne vient plus. Au moment où il a déposé chez moi l’idée « vous allez vous rappeler ce que vous avez dit là », « ce que vous avez dit, c’est vous qui allez le garder, c’est en vous que je le dépose », très peu de temps après, il cesse de venir. L’idée, c’est qu’une fois que la chose a été mise en sécurité, il y a quelque part dans la réalité un lest : on sait où on reviendra la prendre. Ce n’est pas simplement les écrits, qu’on confie à l’analyste, c’est carrément la parole. C’est : « ce qui pouvait être sauvé de moi, je ne pouvais pas, moi, me le garder ». C’est ça l’identification projective : le bon sein a été mis en sécurité dans son propre manque. Le symbole qu’emploie Bion pour noter ça, c’est un symbole qui vient des Grundlagen der Arithmetik de Frege, c’est ξ ( ), c’est-à-dire une fonction avec une place pour un argument. Et cette place pour un argument, elle est laissée vide. Un signifiant au sens russellien, au sens de Frege et Russell, c’est « significant », dit Bion, c’est quelque chose qui laisse cette place d’argument toujours vide. Et une pensée qui fonctionne de manière symbolique est une pensée qui est toujours capable de laisser cette possibilité, c’est la pensée de pensée, c’est la pensée pensante de la pensée pensée. Ce qu’il essaie de capter à travers tout ce vocabulaire géométrique, cette esthétique extraordinaire, c’est donc le moment où parler n’est plus rien d’autre que manifester la non-chose, ce qui fait que le flot de paroles que vous entendez – c’est l’expérience la plus terrible avec la schizophrénie – ça devient une agression absolument insupportable qui vous fait sentir contre-tranférentiellement ce qu’est le rapport au langage du schizophrène. Et comme le dit si bien Bion, le propre du schizophrène est de trouver le moyen les plus ingénieux d’exciter le contre-transfert au niveau de l’usage de la langue. Même dans les meilleures dispositions du monde, même en s’étant préparé, il y a quelque chose dans l’adresse énonciative, dans la saturation absolue des signes du langage, qui fait que sans qu’on puisse s’en défendre véritablement, on est percé, piqué, abîmé. On peut faire des cauchemars et mêmes des théories réactionnelles contre ce type de pensées (en général, on parle en termes déficitaires, on emploie des mots comme « manque de… », « échec à… », bref, on jargonne désespérément avec des termes négatifs, des concepts négatifs, ceux-là même dont Frege a nié la réalité, pour apprivoiser la présentification de la no-thing), tandis que le psychotique se vide positivement de ce qui normalement doit nourrir.

Deux ou trois choses encore, des points de repère sur lesquels il faudra revenir.

C’est vrai que ce que fait Bion n’est pas une nouvelle théorie de la psychanalyse, mais il introduit quand même une distinction extrêmement forte et originale entre la névrose et la psychose. Lorsque vous entendez un névrosé parler, vous n’avez en effet quasi-jamais ce phénomène de la saturation de ξ ( ). C’est-à-dire qu’à tout moment, il vous laisse la liberté psychique de penser autrement, de penser les autres fonctions qu’on pourrait donner aux termes qu’il emploie. Chez le névrosé, on repère constamment ξ ( ). On voit bien qu’il a donné une certaine fonction identificatoire aux termes essentiels de sa problématique, mais qu’il ait donné une certaine fonction à ses termes n’empêche pas de penser qu’on pourrait leur donner une autre fonction. Et ce n’est pas du tout quelque chose de théorique : c’est quelque chose qui s’entend, c’est quelque chose qui marque la qualité même de l’association (je parle notamment du ton, de l’insertion de la voix, qui reste relativement libre pulsionnellement chez le névrosé, la phrase est déliable du phrasé). C’est ça qui est tellement puissant chez Bion, c’est d’être capable de rapporter au transfert la différence entre ces qualités d’expression. Ça veut dire aussi que dans le sigle qu’il utilise pour « schizoparanoïde-dépressif » : Sp ↔ D, ça veut dire que le moment dépression n’est rien d’autre que la possibilité de restituer dans la texture des signes la place du sein perdu : le pur (  ). Ce qui est tout à fait étrange dans le dispositif, c’est que c’est d’abord une justification du silence psychanalytique, comme espacement, comme lieu grâce auquel « la bouche s’ouvre » du même mouvement que le bon sein, perdu, vient y manquer et permet de parler des objets qu’il contient (au lieu qu’on parle ces objets, qu’on les crache dans l’oreille morte de l’analyste), mais c’est aussi une justification du fait que c’est sur la texture troué ou pas de ce qui est énoncé qu’on peut attirer l’attention dans une séance. Car ce qui est schizoparanoïde, c’est ce qui tend justement à saturer des signes, en sorte que vous n’avez à entendre, sur la première rangée, que des éléments-β. La possibilité de désaturer les signes, de passer à la deuxième rangée, puis à la troisième, etc., passe par une expérience dépressive. Cette expérience dépressive porte sur la texture des pensées, sur la manière d’y introduire éventuellement du silence, des scansions, une forme de respiration intérieure qui n’est pas simplement coupée – vous savez que ça peut être extrêmement dangereux de couper : ce n’est pas parce que tout le monde parle de scansion qu’il faut scander pour scander, il faut scander pour aérer le dire, et pour ouvrir la bouche de la pulsion. La scansion n’est que la présentification de la castration de l’analyste. Cette castration se présente sous la forme de la possibilité pour l’analyste, d’avoir une dépression qui réhabilite la présence du sein perdu comme perdu (de la pensée pensante « perte » pour la pensée pensée « perdu »), en sorte que ce sein ne va pas être le non-sein avide et envieux comme dit si gentiment Melanie Klein, qui se précipite sur le patient et le détruit – comme donc avec le patient dont je vous ai parlé, avec sa bouche qui le dévore littéralement et l’engloutit, et qu’il me faut désaturer par un incessant bricolage métaphorique.

J’avais commencé le séminaire, cette année, en vous indiquant à quel point je considérais qu’on pouvait lire de façon bionienne le malaise qui prend les psychanalystes. Je crois qu’on est tout à fait dans le type de situation où les mots à travers lesquels un certain nombre d’analystes ont pensé leurs analyses, puis leur pratique, leurs rêves, etc., sont devenus, justement, des signes saturés. C’est-à-dire que les gens peuvent brasser de façon kaléidoscopique des expressions comme « objet (a) », « A », « représentation », etc., dans une sorte de recombinaison où ce qui manque est la possibilité de les traiter chacun à l’intérieur d’une structure ξ ( ). Par exemple, nous avons bien « pervers », mais nous n’avons pas « ξ (pervers) ». De même avec « psychotique ». Le tranchant psychiatrique du mot devient son bord le plus déterminé. De même avec tant d’expressions décisives. Alors il se trouve des gens qui, dans le milieu analytique, recommence à se servir du mot « homosexuel » de façon préfreudienne, mais dans le vocabulaire freudien. Des gens, aussi, qui pensent que « transsexuel » est un mot qui désigne un objet pour le psychanalyste. Si je n’avais pas craint d’être trop clair, dans un vieux livre, j’aurais noté partout « ξ (transsexuel) ».

Moyennant quoi, qu’est-ce qui se passe ? C’est que ça leur revient, ces termes saturés, du dehors, et sur un mode persécutif. Du coup, les collègues ont le sentiment de n’être absolument pas protégés, en sécurité, de ne pas pouvoir en particulier s’alimenter à ce qu’il y a comme savoir, comme événements, comme œuvres d’art autour d’eux, et au contraire de ressentir tout ce qui est développement, par exemple des sciences, de la philosophie, des arts ou des expériences spirituelles, comme quelque chose qui, du dehors, vient attaquer leur appareil psychique. C’est un appareil psychique qui est tout simplement ossifié, raidi, et qui s’inversant devient persécutif, puisqu’on ne peut plus que le faire tourner lui-même pour protéger quelque chose qu’il ne cesse de renvoyer à l’extérieur comme des particules agressives. Maintenant, il suffit de prononcer certains mots comme « cerveau » ou « neuroscience », ou bien « individu » ou « libéral », pour obtenir des déclenchements subdélirants absolument remarquables. Ce qui montre quoi ? Ça montre qu’il y a une carence extraordinaire de l’équipement psychique actuel de l’analyste, carence qui atteste de l’incapacité à faire fonctionner ces signifiants, à les faire fonctionner en tant que signifiants. Ils deviennent alors des fétiches (des objets bizarres, avec de la mort idéalisée à l’intérieur, des « Référents » qui servent à encapsuler le surmoi le plus archaïque, mais dont on n’arrive bien mal à masquer l’envie d’exclusion et de stigmatisation aveugle qui en ruisselle continûment).

C’est ça sur quoi j’aurais voulu terminer : sur la façon dont on peut travailler, non pas à fabriquer d’autres théories psychanalytiques, mais à ce qu’on puisse penser ses pensées en sorte que les signifiants, les représentations ou les rêves, ce qui est en fonction chez vous et qui vous permet de vivre sexuellement et de penser sexuellement, ne se sature pas.

Voilà. Prochaine séance 19 avril, « vacances » ou pas « vacances » !



[1] Dans « Folie et responsabilité », j’évoque un élément dont je suppose de façon très idéaliste qu’on pourrait l’inclure dans une expertise. C’est lorsque ce patient raconte le meurtre qu’il a commis, la situation dans laquelle il se trouve, et où un effet transférentiel sidérant de la chose, c’est qu’à aucun moment on était capable parmi nous – nous étions quatre ou cinq – de pouvoir envisager autrement les possibilités de vie de cette personne. Avant même qu’on lui ait suggéré qu’il aurait peut-être pu agir autrement, il disait « j’ai essayé de faire cela, mais… » nouvelle catastrophe ! Avant même qu’on ait pu penser qu’il y avait une autre possibilité, le patient disait avec une véracité glaçante : « donc j’ai essayé de faire cela, et puis il y a une autre catastrophe qui se produit ! ». C’est-à-dire que vous avez l’impression que toutes les possibilités, les variations possibles, étaient entièrement saturées, au point que les états mentaux qu’il induisait chez ceux qui l’écoutaient, c’était de la sidération progressive : on avait l’impression d’être renvoyé d’un impossible à un autre, dans tous les sens, et même lorsqu’on rebattait les cartes car c’était toujours les mêmes qui ressortaient. Avec une sorte de phénomène de fermeture progressive qui faisait qu’il n’y avait pas de place pour respirer. Je crois que c’est un effet admirablement bien décrit par Bion lorsqu’il explique que les mots peuvent avoir la même texture – les gens peuvent dire « mon père », « ma mère », « ma voiture », « mon emploi », « le couteau de cuisine », « le voyage au Maroc », etc. – mais au bout d’un certain temps, vous vous apercevez que chacun de ces mots porte une telle charge de saturation que les dire, pour ce psychotique, c’est s’en vider, et chacun de ces mots est absolument incapable de bouger à l’intérieur du propre vide de signification dans lequel il est instancié.