la névrose obsessionnelle

2ème séance (20 octobre)

 

Je reprends donc ce que j’ai fait l’an dernier, c’est-à-dire cette lecture de L’homme aux rats où j’essaie de découper des morceaux et sur lequel je vais exercer mes sévices herméneutiques. J’ai choisi des séances dont nous avons le témoignage par le Journal d’une analyse, pour essayer de vous faire sentir assez précisément sur ce morceau particulier le travail clinique et théorique simultané de Freud avec son patient.

L’an passé, j’avais terminé sur la fin de la 5ème séance, c’est-à-dire celle du 7 octobre 1907, et sur quelque chose qui a été assez justement noté par les éditeurs du Journal d’une analyse, le fait qu’Ernst Lanzer s’interroge sur cette chose qui lui arrive, et sur pourquoi diable ce que Freud lui propose le guérirait. Vous vous rappelez la question qu’il pose : Mais pourquoi me rappeler de choses qui seraient supposément refoulées irait me guérir ? Et j’avais épilogué sur la réponse de Freud:  Mais c’est dans la nature des choses , alors qu’il ne sait pas en fait pourquoi le simple fait de se ressouvenir de quelque chose irait guérir Lanzer de ses obsessions. Lanzer fait référence dans ces discussions - car il essaie de comprendre ce que Freud lui dit en termes de conscient et d’inconscient – aux termes utilisés à l’époque, et notamment celui de Zerfall, de désagrégation de sa personnalité. Ce que Freud propose alors, c’est une négociation extrêmement intéressante avec le patient, et c’est ce qui me plaît beaucoup dans le passage qu’on va lire aujourd’hui. Il lui dit que ce n’est pas tout à fait ça, et il propose Spaltung, au sens où justement il ne s’agit pas d’une désagrégation avec des morceaux qui tombent suite à une division du moi – selon l’interprétation qu’il a peut-être éventuellement lue chez Wagner-Jauregg, puisqu’il est allé chez Wagner-Jauregg quelques années avant et qu’il se retrouve donc maintenant sur le divan de Freud, c’est le terme qui était employé d’après les bibliographies que j’ai lues et que j’avais faites moi-même d’ailleurs il y a quelques années, par les gens qui, à l’époque, vous décrivent ce que c’est que les états obsessionnels. Il y a des mois qui sont en morceaux, dédoublés, etc., sur un modèle janétien. Car on ne sait pas exactement ce qu’a lu Lanzer, mais on sait qu’il a lu la Traumdeutung – c’est frappant, il a une connaissance de la Traumdeutung assez détaillée -, mais on ne peut pas exclure par exemple qu’il ait lu le texte de Loewenfeld (auquel Freud avait en 1904 lui-même contribué) sur la névrose obsessionnelle, sur les états phobiques et obsessionnels. Donc quand il reprend – et c’est bien commenté par les commentateurs à partir des notes de Freud – et quand Freud infléchit les choses dans le sens de la Spaltung, on sent très bien cette négociation avec le patient sur le cadre à l’intérieur duquel les explications sur l’interprétation sont posées.

Ce que je vais faire, c’est partir de ce moment-là où il introduit la notion de Spaltung, de division, qui renvoie en général chez Freud à une notion de conflit, et aller voir comment en l’espace de trois séances, jusqu’à la séance 7 et le début de la séance 8, Freud va lui proposer un autre appareil psychique.

Il va lui proposer un autre appareil psychique qui est une véritable théorie affective du conflit, où en fait le véritable conflit qui serait à la source de la névrose obsessionnelle de l’homme aux rats, est un conflit amour-haine, un conflit empédocléen – puisque ce sont les deux principes de la Nature chez Empédocle -, et c’est ce conflit entre l’amour et la haine, conjecture Freud, qui rend compte du mécanisme « en deux temps » des obsessions-compulsions. Il y a une répression de la haine par l’amour, mais cette répression affective est elle-même en faillite, et cet espèce de décalage interne rendrait compte de cet espèce de mécanisme sur lequel j’ouvrirai des perspectives philosophiques et conceptuelles autonomes, concernant la question de savoir ce qu’il faut penser, par exemple, du gars qui ramasse une pierre, qui revient sur ses pas parce qu’il faut remettre la pierre où il l’a prise, parce qu’en fait il ne sait pas du tout s’il va avoir une intention de protection à l’égard de la Dame qui pourrait passer là et avoir un accident, ou s’il faut remettre la pierre à l’endroit où elle était, parce que là où il l’a mise, c’est encore pire, etc. Là, on entre dans un mécanisme absolument infernal, qui est réduit à deux temps dans la vision qu’en construit ici Freud, comme d’ailleurs tous les cliniciens de la névrose obsessionnelle bien avant lui. Et je m’arrêterai là, parce qu’ensuite, dans le cas publié, à partir de la page 169, Freud arrête lui-même cette élaboration sur l’idée d’un appareil psychique qui est régulé par l’opposition de l’amour et de la haine, ce qui explique les obsessions, et qu’il revient alors aux « circonstances de la maladie ».

Donc c’est assez labyrinthique, mais ça fait je crois nettement apparaître deux choses dans ces 5 séances tout à fait dramatiques, parce qu’elles exhibent le conflit avec le père, avec la fameuse interprétation que donne Freud, que pour tuer le père, encore faut-il qu’il vive, et qui aboutit à cette idée que l’étiologie de la névrose obsessionnelle serait un deuil pathologique de ce père.

C’est très important, parce que comme je vous l’ai dit la dernière fois, l’interprétation freudienne orthodoxe, classique, de ce problème qui va surgir dans la séance 6, c’est que ce conflit avec le père étant un conflit sans solution, c’est de là que s’enclenche la fameuse régression sadique-anale. Et le conflit amour-haine a déjà à l’époque - c’est dans la correspondance avec Abraham et avec Jung – comme toile de fond la théorie pulsionnelle du stade anal. Alors, l’échec de la solution du conflit avec le père, qu’on va dire consister en un échec à « symboliser » le père, se traduit dans le symptôme qui est le plus angoissant pour Lanzer, c’est le père de l’au-delà, ce père qui dans l’éternité est toujours présent, et qui l’embête beaucoup parce que ce père qui n’est jamais mort et qui revient, tel un spectre, il a conscience qu’il est impossible à rationaliser. Il peut tout rationaliser, mais pas l’idée qu’il y a un père dans l’au-delà – il le dit dans le Journal -, c’est ce dont il veut qu’on le débarrasse, car c’est là une figure complètement perplexifiante.

La deuxième chose que je vais mettre en cause dans la façon dont Freud s’y prend avec Lanzer, c’est qu’en fabriquant un autre appareil psychique, tout à fait distinct de celui de la division du moi, reposant sur le conflit de l’amour et de la haine plutôt que celui de la conscience morale et du mal (comme le proposait Lanzer), est-ce qu’il arrive à élucider la mécanique des obsessions-compulsions ? Est-ce qu’on peut vraiment élucider cette mécanique à partir de la haine contre le père, réprimée par l’amour ?

Le problème est très simple. Dans la partie du cas publié consacré aux obsessions, on voit bien quel est le contenu des obsessions. Mais le problème, ce que Freud ne peut pas expliquer, c’est pourquoi elles sont impératives. On voit bien pourquoi c’est telle chose qu’il fait par rapport à tel autre événement, par rapport à telle association, mais ce qu’on ne voit pas, c’est pourquoi ça produit des obsessions plutôt par exemple qu’un rêve. Qu’est-ce qui fait qu’il y a une texture d’ordre qui vient ajouter un impératif à cela ? L’impératif, c’est un mode. Ce qui est difficile à penser, c’est pourquoi ces choses mentales sont sur le mode impératif. Et ce mode impératif ne peut pas expliquer le contenu ni s’expliquer en tant que tel par lui. La technique que Freud déploie, notamment dans le cas publié, consiste à appliquer les processus de déchiffrement du rêve au déchiffrement des obsessions. Ça donne effectivement le sens des obsessions. Mais j’insiste beaucoup sur ce point : le mode, c’est-à-dire le fait que l’obsession soit obsédante et que ce soit des ordres – « Tranche-toi la gorge ! » -, on ne voit pas du tout pourquoi ça prend cette forme-là. La solution implicite que donne Freud, me semble-t-il, c’est qu’un impératif obsédant est considéré comme une sorte de jaculation haineuse. C’est comme si la haine avait par elle-même le pouvoir d’être impérative. J’avais ainsi, l’an dernier, discuté du mood anglais, qui veut dire aussi bien dire mode au sens de l’impératif, du subjonctif, de l’indicatif, que l’humeur. On voit bien comment on peut se représenter l’irruption de haine comme portant une sorte de jaculation, de phrase qui vient déchirer la texture mentale, et prendre la forme d’un ordre. Ce qui est beaucoup plus compliqué, c’est pourquoi ce serait un ordre auquel il faille obéir, pourquoi ce ne serait pas simplement quelque chose comme un cri de haine, mais quelque chose qui s’organise, qui est porteur d’une intentionalité propre, qui a une signification qui vient se déployer, qui vient littéralement empoisonner la pensée du pauvre Lanzer. Si bien que le problème – et c’est pourquoi l’an dernier j’avais tant insisté sur la question des attitudes propositionnelles, de ce que c’est qu’un impératif, de la dimension perlocutoire d’un acte de langage - c’est de coordonner cette grammaire de l’obsession avec son contenu de son sens, c’est-à-dire les représentations qui sont mobilisées, et avec le vécu psychique, d’horreur en particulier, qui est ressenti. Comment faire en sorte de ne pas sacrifier la logique de l’ordre qui est donné, de l’ordre compulsif et de l’obsession qui revient, au sentiment qui est un sentiment évidemment de haine réprimée, mais qui n’explique ni le contenu intentionnel ni le mode impératif de l’obsession.

J’ai deux fils conducteurs que je vais vous proposer ce soir pour avancer sur ce terrain, et qui résultent d’une comparaison que vous pouvez faire assez facilement, entre le Journal de l’analyse et le cas publié.

Ce qui est intéressant, c’est ce que Freud omet, et qu’on trouve dans le Journal mais qu’il n’intègre pas dans le cas publié, où il défend une certaine métapsychologie de la névrose obsessionnelle, alors qu’il a recueilli des données et des éléments qui sont quand même importants et ne vont pas tout à fait dans le sens qu’il voudrait.

La fin de la cinquième séance, celle dont je vais partir aujourd’hui, vient à un moment où Lanzer lui dit que la manière dont il se défend maintenant de ses pires obsessions et compulsions, c’est de se dire quelque chose qui est cité, et qui est : « Tu ne peux de toute façon rien faire, puisque tu as déjà perpétré la chose ». Tu n’y peux rien, tu l’as déjà fait ! Quelque chose de cet ordre-là, qui est le comble de la défense – comme ça, ça va s’arrêter, ça va me foutre la paix, puisque je l’ai déjà fait, je n’y peux rien ! – et en même temps, comme le comble de la défense obsessionnelle, c’est le pire de ce qui peut arriver dans la névrose obsessionnelle, puisqu’elle est totalement infiltrée de ce qu’elle-même a fait : le crime a déjà eu lieu ! C’est pire que tout, d’une certaine manière. On ne peut que se résigner à un crime qui a déjà eu lieu. Et ce que dit Lanzer, c’est que le plus épouvantable pour lui, c’est de s’apercevoir que dans cette défense-là, la culpabilité est antérieure. Ce qu’il redoute le plus, c’est la culpabilité antérieure, et non la culpabilité qui résulterait de l’acte qu’il serait compulsivement obligé à poser, par exemple « tuer la vieille » que Gisela est obligée de veiller - il y a donc cette impulsion à lui faire le pire. On voit bien que « si je faisais cela, alors je serai coupable », ça, encore, il arrive à tolérer. Mais ce que cette défense ultime qui est en même temps la vérité radicale de l’obsession lui met sous les yeux, c’est que là ça ne sera pas une culpabilité future à craindre : la culpabilité est déjà là ! L’acte = x qui le met dans cette situation épouvantable est déjà commis : « De toute façon, tu ne peux rien faire, puisque tu as déjà perpétré la chose ».

Or, c’est à la recherche de cette culpabilité antérieure, à la 6ème séance, le lendemain, qu’il apporte l’angoisse du devinement des pensées. C’est là qu’il commence la séance par « J’ai toujours pensé que mes parents (c’est dès l’enfance ou la jeunesse, suivant le Journal ou le cas publié) lisaient directement dans mes pensées », et ensuite, association qui, bien sûr, n’a aucune espèce de rapport : j’ai envie de tuer mon père. La pensée qui est devinée par excellence, c’est donc le vœu de mort contre le père.

Et on voit ainsi très bien que du jour au lendemain, d’une séance à l’autre, que c’est là que se joue la chose, c’est-à-dire la culpabilité antérieure, c’est celle que non seulement je vais tuer mon père, mais qu’en plus c’est déjà fait, et que tout le monde le sait. Freud n’a pas repris la formule « Tu ne peux de toute façon rien faire puisque tu as déjà perpétré la chose », il ne l’a pas mise dans le cas publié. Or, que Lanzer soit capable de la formuler, de la dire sous transfert, pour faire apparaître l’idée du vœu de mort contre le père, montre qu’elle joue un rôle manifestement déclenchant.

Deuxième fil conducteur que je vais suivre, c’est une minuscule phrase sur les commandements – Geboten – qu’il subit, qui est dans le Journal, et qui n’est pas dans le cas publié : c’est que c’est le père qui les donne, ces Geboten. C’est extrêmement étrange ! Freud n’a pas repris dans le cas publié cette chose qui pourtant nous paraît presque trop belle ! Quelle est la voix de l’injonction ? C’est la voix du père ! Il ne le reprend pas, parce que justement il défend une métapsychologie particulière, celle de la haine réprimée comme moteur de ce qu’il appelle l’impulsion – je ferai bientôt la différence entre impulsion, phobie d’impulsion, compulsion qui sont des catégories qui ne sont pas absolument distinguées dans le texte. Ce qui lui importe, à Freud, c’est que ce soit affectif. Alors que clairement, le patient dit que c’est le père qui donne ces ordres épouvantables. Il est quand même étrange que Freud n’ait pas mentionné ce fait-là...

Il y a d’autres choses extrêmement étranges, sur lesquelles je vais revenir, qui ne sont pas des fils conducteurs, mais qui sont des événements que Freud a omis, et qui me paraissent importants pour saisir la nature de son travail, cette espèce de négociation admirable avec le patient, où il invente ce que va devenir pour nous le cadre de ce qu’est une prise en charge psychanalytique de la névrose obsessionnelle. La première chose, dans ces petits détails accessoires, qui me frappe, c’est que Lanzer ne veut pour rien au monde dire le nom de la Dame, mais avec sa manière de traquer son patient dans les coins avec sa tige de fer rougie au feu, Freud va finir par exiger de Lanzer qu’il amène une photographie, et c’est ça qui va accélérer la décompensation. Le patient s’affole de plus en plus, il a l’impression de se faire extorquer le nom, la photo de la fameuse Gisela. C’est étrange, parce que bien sûr, sous pression, le patient va faire des lapsus dont je vais essayer de vous montrer comment ils sont construits, et qui n’ont manifestement pas été repérés par les Hawelka, les éditeurs du Journal.

J’ajouterai enfin, je déboucherai là-dessus, sur l’un des textes les plus célèbres de la philosophie contemporaine, qui sont Les paradoxes de l’irrationalité de Davidson, puisque je m’arrêterai sur le commentaire serré que Davidson a essayé de tirer d’une petite note de Freud, sur justement le caractère illogique de l’acte de quelqu’un qui trouve une branche sur son chemin, l’en sort, puis revient pour la remettre là où il l’avait prise, etc. Davidson, dans ce livre, qui se coltine sérieusement avec ce que Freud apporte dans « L’homme aux rat »s, soulève l’hypothèse qu’il s’agit là d’un paradoxe qui porte sur la structure de l’action, et non sur une sorte de motivation affective sous-jacente qui expliquerait pourquoi on est capable de faire une chose puis son contraire. Il y a quelque chose dans l’action, dans l’acte de quelqu’un qui fait cela, qui n’a pas besoin d’être supplémenté de considérations sur les états affectifs dans lesquels on fait ces choses-là, ou de leurs enjeux éthiques. Ce serait en fait un paradoxe interne au concept même d’action. Les paradoxes de l’irrationalité ont fait coulé beaucoup d’encre, des dizaines des milliers de pages. Une partie essentielle depuis 30 ans de la philosophie contemporaine de l’action a été consacrée à résoudre le problème de Davidson, c’est un des plus grands articles de l’histoire de la philosophie de ces 50 dernières années, et j’aime beaucoup penser au fait que Davidson est allé chercher ça chez Freud.

C’est l’idée qu’on pourrait peut-être prendre ce que dit Freud d’une autre manière.

Car le séminaire que je vous fais là a un peu pour but de vous montrer comment Freud construit ses concepts en s’en servant. Je crois qu’il doit être sensible pour vous, qu’au fond cette histoire du conscient et de l’inconscient, du conflit de l’amour et de la haine qu’on peut mécaniquement traiter comme la théorie freudienne orthodoxe sur la cause de la névrose obsessionnelle, donne à la lecture des séances d’octobre 1907 l’impression d’être un pur bricolage, qui s’est fait au fur et à mesure, par rapport à un autre schéma du fonctionnement mental que proposait l’obsédé lui-même pendant sa propre cure. Il est donc intéressant de voir comment tout cela est fabriqué sous transfert, au risque évidemment de laisser passer des tas de choses, et ça n’a rien à voir avec ce que j’avais commenté l’an dernier, comme les maximes de Fenichel sur le juste traitement de la névrose obsessionnelle, où il faut aller chercher les stades anaux, et pourquoi la haine et le stade anal sont coordonnés, etc. Ce que j’aime beaucoup ici, c’est de voir comment c’est bricolé en situation, en quelque sorte. Je voudrais que du coup, nous entrions plus intimement dans ce procédé dans lequel Freud invente la psychanalyse – je vous rappelle que c’est la première fois qu’il dit à quelqu’un d’associer librement, l’homme aux rats est le premier cas d’association libre, c’est taillé pour lui, ce truc. Alors Freud invente aussi cette histoire d’amour et de haine, cette théorie bizarroïde de l’obsession en deux temps, etc. Je crois qu’à partir du moment où on voit comment c’est fait, avec le matériel qui est amené et la discussion pied à pied qui s’ensuit – car Lanzer ne voit pas du tout pourquoi les explications extravagantes de Freud lui feraient le moindre bien -, apparaît l’intérêt de ce débat-là, et comment s’y invente quelque chose. Et ça nous ouvre aussi très généralement pour la pratique, l’idée qu’on ne voit pas pourquoi on ne s’autoriserait pas l’extension du contexte dans lequel ces concepts sont utilisables, pourquoi pas non plus une extension de ces concepts eux-mêmes – ce que je vous proposerai cependant plus tard avec une lecture de Davidson -, mais aussi pour chacun d’entre nous, on voit bien se décident là ce qu’est le contenu du concept d’inconscient ou la nature de ce qu’est une interprétation. Ce n’est pas du tout quelque chose qui est écrit ailleurs que dans les actes qui vont dans le transfert déterminer par où passent les choses. Et c’est ça je crois qui me paraît le plus original à tirer de « L’homme aux rats » : ce n’est pas juste d’y retrouver les concepts classiques dans leur genèse, c’est de mesurer ce qu’est l’inventivité même dans la séance, et évidemment, c’est beaucoup moins guindé et crispé quand on voit Freud changer son fusil d’épaule au fur et à mesure[1].

Je crois que c’est important pour mesurer de quoi il s’agit quand on travaille avec des patients. Ça ne veut pas du tout dire qu’on peut faire n’importe quoi, mais ça veut dire que la manière dont les choses s’ordonnent et se construisent ici avec un patient particulièrement intelligent et qui en plus a lu la Traumdeutung et est capable de citer des contre-exemples aux interprétations de Freud qu’il a tirées lui-même de la Traumdeutung – ce n’est pas n’importe qui, qui se mettrait à lire aujourd’hui les œuvres de son psychanalyste, pour les lui retourner dans la figure dès que ça lui déplaît ! Il le fait, Lanzer, et Freud prend ça tout à fait au sérieux. Il l’incorpore au processus même d’invention de la cure. Et c’est ça qu’il faut fermement marquer, un peu comme ce que nous pouvons faire, qui soit un séminaire.

*

Au texte, donc !

Je prends le Journal de l’analyse page 73, la fin de la 5ème séance, Freud y va à la louche de la réassurance, en disant que le patient est extrêmement inquiet, qu’il n’ose pas parler de son père, et à propos de l’idée de l’au-delà, Freud lui dit : « Aucun problème, ça va guérir, vous êtes jeune, ne vous inquiétez pas, continuez à associer ! Et puis en plus, vous êtes très intelligent, etc. ». Freud émet donc un jugement très favorable sur son patient, qui manifestement s’en réjouit beaucoup. Surtout pas de réassurance avec les obsessionnels, psalmodie—t-on. Voyez que ce n’était pas le genre de Freud ! Et là, il lui lâche qu’en fait, il y a 4 ans, début 1903, ces obsessions étaient comme des crises, s’arrêtant au bout de 8-10 jours, tandis que là, c’est vraiment absolument continu, et c’est là que Freud précise :

« Maintenant il en est autrement ; il s’est en quelque sorte résigné, suppose qu’il a déjà commis la chose en question (c’est l’abstraction traditionnelle de « la chose en question ») et se dit alors dans sa lutte défensive : “tu ne peux de toute façon plus rien faire, puisque tu as déjà perpétré la chose”. Cette supposition d’une culpabilité antérieure est pour lui plus terrible que la tentation, qui existait au début, de faire quelque chose qui le rendrait coupable. – Je lui fais compliment de la clarté avec laquelle il exprime ces états (nouvelle louche de réassurance sur le patient). – Il ne sait pas si cette modification est en rapport avec une nouvelle vivance (c’est la traduction de Erlebnis), quelle qu’elle soit ».

Et le lendemain, il arrive, il commence par cette toute petite phrase :

« Il faut qu’il raconte un fait réel de son jeune âge. Il se souvient que, à l’âge de 8 ans peut-être il avait craint que ses parents ne devinent ses pensées. Au fond, cette idée lui est restée fidèle tout au long de sa vie ».

Puis là : point, on passe à autre chose, et : « à douze ans il aimait une petite fille, sœur d’un ami, mais qui n’était pas envers lui aussi tendre qu’il le désirait », et là il introduit le thème du vœu de mort du père, en disant comment est-ce que je pourrai me faire aimer d’elle ? Il faudrait qu’il m’arrive une chose terrible. Au hasard : la mort du père…

Alors pourquoi est-ce que Freud a-t-il omis dans le cas le « tu ne peux de toute façon plus rien faire puisque tu as déjà perpétré la chose » ?

J’ai une hypothèse : il a peut-être traité ça comme une remarque pour le transfert, puisqu’au fond, s’il lui dit, c’est comme s’il avouait à Freud les raisons de son désespoir thérapeutique. Au fond, ce qu’il y a derrière le je ne crois pas que vous allez me guérir, c’est cette espèce d’aveu que derrière, il y a de toute façon quelque chose qui est beaucoup plus fort que toute bonne intention thérapeutique qu’on pourrait avoir à mon égard. Mais, lorsque Freud manque ce point, il manque à mon avis un relais essentiel, qui est le contexte extrêmement sophistiqué du point de vue du jeu des intentions que le sujet se prête et du travail sur ces intentions – l’intention de ne pas avoir d’intentions, travail ici réduit à son noyau paradoxal, parce qu’au fond on ne peut plus avoir d’intention parce que c’est déjà fait, mais si c’est déjà fait, héla, horreur, c’est encore pire que d’en avoir l’intention -, c’est tout ça, tout ce raisonnement défensif auto-destructeur qui va être finalement écrasé par le recours à la puissance presque magique et en tout cas mythique de la haine, à être capable de commander et d’imposer des actions.

La haine, en effet, mais je reviendrai là-dessus, est sans intentionnalité, la haine est une expression, il n’y a pas de haine en vue de… C’est avec de la haine, que vous avez des intentions etc. Il n’y a pas de haine qui soit en vue de quelque chose, elle ne porte donc pas en elle-même cette capacité à vectoriser des actions – les actions sont accomplies avec haine, comme elles peuvent être accomplies avec joie -, mais ce n’est pas la haine qui les régit en tant qu’action (c’est un raison d’agir). En soi, la haine est du registre de quelque chose qui est expressif. En tout cas, ce qui est frappant, c’est que Freud manque par là l’articulation particulière de l’obsession et de la compulsion (de la raison et de l’action), et il n’est pas étonnant qu’il se retrouve au bout du compte enlisé dans ce conflit strictement affectif, dont la violence fait oublier l’articulation très subtile des paradoxes intentionnels qui sont apportés par Lanzer. Il y en a un autre, de ces paradoxes, que j’avais commenté l’an dernier, c’était : est-ce qu’on peut se fixer pour obsession de ne pas avoir d’obsessions ?, se demandait l’Homme aux rats. Voyez que le type de tentative d’articuler l’obsession à elle-même de façon à produire des effets d’auto-annulation, est-ce que ça n’est pas masqué par les théories trop massivement émotionnelles de la névrose obsessionnelle ?

Ce qui paraît important à noter, dans ce registre non plus affectif, mais logico-grammatical, c’est que dans le développement qui va suivre, où Lanzer affirme qu’il n’a grands dieux jamais souhaité la mort de son père, que ceci n’était qu’un « enchaînement de pensées », il y a un fait important qui se dévoile, qui est que l’inconscient manifestement ignore le mode irréel. Dans l’inconscient, vous ne pouvez pas dire : si j’avais souhaité la mort de mon père je l’aurais su, parce que rien que de dire “si j’avais souhaité la mort de mon père”, c’est déjà la souhaiter. L’opération propre de l’inconscient semble être, comme je l’avais indiqué dans d’autres circonstances, de désaspectualiser complètement les formules symptomatiques cruciales. Les exemples que cite Freud sont assez amusants : on ne peut pas dire que l’empereur est un âne, mais on peut construire une phrase du type « si jamais quelqu’un disait que l’empereur est un âne, il aurait affaire à moi ! », moyennant quoi, on peut dire que l’empereur est un âne, comme si on n’y était pour rien. Ce que fait justement l’inconscient, c’est qu’il abolit ces hiérarchies qui permettent au sujet d’énonciation de se décoller du sujet d’énoncé, et il abolit donc cet espace qui est grammatical, qui est dans la langue, et qui permet ces différentes modalités, en particulier l’usage des conditionnels irréels, des conditionnels impossibles, qui sont, comme dit Goodman, des contre-identiques  : si les poules avaient des dents, si les cercles étaient carrés, etc., qui font tout l’intérêt d’un certain nombre de considérations de logique, sur lesquelles, une fois encore (Que de promesses !) je reviendrai. Dans l’analyse que j’avais faite de la Traumdeutung, je vous rappelle que pour Freud, contrairement à ce qu’on lit très souvent, le fameux appareil psychique, avec ses couches et ses systèmes S1, S2, S3, n’est nullement nécessaire à faire un rêve. Dans le chapitre 7 de la Traumdeutung, pour faire un rêve, il suffit de désaspectualiser les choses, il suffit que ce qui se présente sous la forme d’une hiérarchie emboîtée, du genre « si quelqu’un disait que notre empereur est un âne, il aurait affaire à moi », il suffit que cette structure-là soit complètement écrasée, que la forme même apparaisse – notre empereur est un âne -, pour qu’on ait déjà quelque chose qui tient lieu de rêve. Ce que l’appareil psychique du chapitre 7 apporte, c’est quelque chose de très différent, c’est la visualisation des contenus oniriques. Freud dit par exemple que le rêve de « norekdal », ou même l’essentiel du rêve de l’injection d’Irma, n’a pas besoin de l’appareil Ψ. Le seul moment où l’appareil Ψest nécessaire dans le rêve de l’injection d’Irma, c’est à la fin pour produire la formule de la triméthylamine, qui se met à ramifier comme une sorte d’image, avec un travail de condensation sur les subdivisions géométriques de la formule. Mais ce qui fait que le rêve est un rêve n’a pas besoin de cela. Donc il applique au travail sur la pensée refoulée, précisément la même méthode d’élucidation que celle qui fait qu’un rêve est un rêve, comme production de l’inconscient. J’avais appelé cela, dans mon commentaire, non pas la désaspectualisation, comme aujourd’hui, mais la désassertion, qui est une sorte de ravalement épistémique du contenu de la phrase, et cela, avant que ce soit une modification sensorielle dans l’imagerie onirique. Avant qu’il y ait production d’une image, il y a un ravalement épistémique où les niveaux sont abrasés dans le statut de la phrase, qui fait que lorsque cela s’étend déjà dans la Traumdeutung au doute obsessionnel – on y trouve en effet la formule « Je ne sais pas si p, implique (psychanalytiquement parlant) p ». Donc le fait de dire « je ne sais pas si la Dame m’aime », veut que la Dame m’aime.

Or on sait que Lanzer a lu L’interprétation du rêve, et qu’il l’a lu au point de pouvoir prélever dans le chapitre consacré aux rêves de mort de personnes chères des exemples qu’il objecte à Freud ![2] Pourquoi ne pas lui supposer bien plus de connaissances décisives encore ? Donc comme on ne sait pas exactement non plus ce que Lanzer a lu dans la Psychopathologie de la vie quotidienne, je n’exclus pas du tout que le patient soit très au courant de ce que Freud a écrit sur la théorie du rêve, et de ce que j’appelle la désassertion. Ce qui est rigolo, c’est que pour se défendre des lamentables insinuations de Freud sur de prétendus vœux de mort du père, Lanzer dit qu’il se souvient de l’exemple d’une jeune fille dans L’interprétation du rêve, qui rêve de la mort de son neveu. Et à ce moment-là, il dit « nièce », note Freud, alors qu’il n’y avait là aucun souhait de sa part. Réponse de Freud : « Correct, mais dans ce cas le véritable souhait était passé sous silence et pour cette raison, le caractère du souhait s’est déplacé sur la condition tout à fait inadaptée au souhait ». C’est dans ce passage de la Traumdeutung que Freud s’ étonne que des fois, on rêve de scènes qui sont absolument épouvantables, mais qu’ on n’est pas du tout affecté comme on devrait l’être, par exemple lors d’enterrement, de deuils, etc., et suit toute une discussion sur le statut de ces rêves. En revanche, il y a un truc très drôle, c’est qu’il ne relève pas ce « nièce » (pour neveu, dans la Traumdeutung). Or on est dans une situation où Lanzer ne peut pas donner le nom de la Dame. Mais la nièce de Lanzer s’appelle Ella, et la Dame s’appelle Gisela. Et on retrouve le même segment Ella dans la fameuse phrase où elle est inversée sous la forme de alle, de « toute », dans des séances qu’on lira plus tard. Je trouve joli qu’à la pression à la révélation du nom, vous avez un morceau de Gis-ela qui se mette à pointer... C’est assez joli également, parce qu’au fond, vous avez déjà la présence à l’horizon la petite fille morte, qui va apparaître bientôt dans une lueur sinistre, spectrale, la sœur de Lanzer décédée précocement, alors qu’on peut déjà en inférer – on le verra plus tard – que la façon dont le gosse a réagi à la mort de sa sœur, c’est évidemment comme les gosses réagissent : toute mort est un châtiment, et tout châtiment est le châtiment d’une faute. La culpabilité est le moyen que les enfants ont de rendre le monde humain. Si ça c’est passé, c’est que quelqu’un y est pour quelque chose, et qu’il vaut mieux que ce soit moi qui y soit pour quelque chose, plutôt que cette espèce de déchirure et de vide d’un être réel tout à coup disparu, sans aucune cause.

Vis-à-vis de ce vœu de mort, Freud y va avec l’artillerie lourde : Allez, cherchez bien, pourquoi ce vœu de mort, pourquoi votre père à votre avis ? L’autre est donc bien obligé de dire que bon, oui, évidemment, peut-être, si vraiment vous voulez, pour une histoire de rivalité… - ah oui, quelle rivalité, quel motif ? C’est étonnant quand on lit le Journal : il y va au tisonnier, il le coince dans un recoin, jusqu’à ce que l’autre ait craché qu’effectivement, c’était de la rivalité sexuelle. C’est impressionnant comme procédé. C’est d’une sauvagerie, dans le maniement de la névrose obsessionnelle, il vaut mieux ne pas raconter ça à votre contrôleur que vous y allez comme ça avec un obsessionnel : car Freud pousse là Lanzer à la folie ! Ce n’est vraiment pas pour rien qu’il finit par devenir confus et dire « Mon capitaine » à Freud ! Si vous vous comportez comme le tortionnaire aux rats, vous allez l’être ! La limite entre la réalité et la fiction, dans le transfert, va se mettre à égarer le patient.

Mais c’est un gars coriace, donc il tient le coup…

Et à un moment ultraprécoce, continue Freud, toujours en chasse de cette rivalité sexuelle, et qui a parlé de la sexualité infantile dans la séance 4. Il demande alors à Lanzer pourquoi l’amour pour le père ne serait pas compatible avec l’amour pour la Dame ? C’est vrai, on pourrait imaginer qu’il pourrait à la fois aimer le père et aimer la Dame, on n’est pas obligé que ce soit l’un ou l’autre dans ce rapport d’interdiction. Eh bien, d’une part parce que c’est alimenté, dit Freud, par une rivalité ultraprécoce entre eux  pour la mère – c’est le seul cas pour lequel on puisse imaginer que c’est ou l’un ou l’autre, ou le père, ou lui – et que le prototype de l’objet d’amour interdit, c’est la mère -, et puis d’autre part, Freud lui balance de façon magistrale que la présence du père est absolument nécessaire pour qu’on le tue.

C’est là que je trouve que la chose est extraordinaire : une fois qu’il lui a fait sortir son vœu de mort, il lui fait sortir que ce vœu de mort s’applique à un père qui doit être constamment immortel pour pouvoir être constamment tué. Evidemment, vous avez là la racine de ce symptôme épouvantable de ce père de l’au-delà, dont l’origine logique découle directement de l’idée qu’il faut qu’il y ait un père perpétuellement à tuer. Il faut éterniser ce mannequin qu’on ne cesse de poignarder, et cette façon d’éterniser ce mannequin qu’on poignarde fait échouer quelque chose de l’ordre de ce qu’on appellerait la symbolisation.

Arrêtons-nous un instant.

Ce qu’il y a de particulièrement poignant dans cette scène, c’est qu’il ne faut pas oublier que, lorsque l’Homme aux rats a son premier orgasme, sa première éjaculation avec une femme, il a cette pensée qui lui traverse l’esprit, qui est qu’on pourrait tuer pour ça, pour cette sensation-là. Il faut faire très attention à ce qui se joue dans ce genre de choses. Qui peut nier que cette pensée traîne entre chaque parent et chaque enfant ? Effectivement, la sensation de l’orgasme, c’est celle qui justifierait le meurtre. Pour ça, on peut tuer, et en particulier on peut tuer son père. C’est donc la pensée la plus terrible, c’est une pensée qui est structurante, dans toute existence humaine. On n’a pas le sentiment que Freud s’y arrête parce que ce n’est manifestement pas le genre de choses qui l’impressionne beaucoup, lui, mais c’est quand même une pensée, si vous y réfléchissez, par laquelle personne ne peut éviter de passer. Aucun parent ne peut voir la maturité sexuelle de ses enfants sans se dire que maintenant quelque chose est arrivé, qui fait que je peux crever. C’est très tardif chez l’Homme aux rats, qui ne se masturbe absolument pas jusqu’à l’âge de 20 ans, l’âge de ses premières expériences sexuelles, mais qui fait voir quelle est la fonction que Freud accorde à l’Œdipe. L’Œdipe, ce n’est absolument rien d’autre que ce qui offre le cadre dans lequel cette pensée-là devient supportable, soit la pensée que pour la jouissance de la sensation de l’orgasme, on pourrait tuer père et mère. C’est une pensée qui fait lest, chez chacun, et qui n’a pas besoin d’être prononcée pour être parfaitement sensible à tous. Si vous vous occupez d’adolescent, quand vous recevez les parents que vous interrogez un peu, et que vous vous apercevez qu’ils sont au courant que leurs enfants ont une vie sexuelle, ce n’est pas très gai pour les parents à cause de cette pensée-là : ils peuvent crever, maintenant, hein ! Je vous ferai remarquer également, que quand je dis que la structure de l’Œdipe est là pour offrir un contenant à cette pensée, c’est ce que vous avez peut-être vu lorsque vous avez une déclenchement de psychose à l’adolescence lors du premier rapport sexuel. Cette sensation-là, qu’est-ce qui va la tenir ? se dit-on parfois. Mais non. Ce n’est pas la sensation en elle-même ; c’est que pour cette sensation-là, effectivement, il n’y a plus rien qui tienne. Et on peut du coup éprouver devant cette sensation-là, un effroi et un vacillement majeur dans lequel est mis à l’épreuve le fait qu’un sujet est correctement – ou non - inséré dans la structure œdipienne (y a-t-il un meurtre symbolique ?). Ce qui va coincer et arrêter l’Homme aux rats, c’est lors de son premier rapport sexuel, cette pensée effrayante qui met complètement en tension l’Œdipe. C’est une première dimension de la chose.

La deuxième, toujours pour méditer avec une certaine lenteur sur ce qui se joue, permet de comprendre pourquoi la sauvagerie de la technique de Freud, le fait qu’il le fouille comme un rat fouillant l’anus du patient, c’est que Freud – et c’est quelque chose qui, face à l’institutionnalisation et le polissage de la méthode, voire la conformisation de la cure, s’est un peu évanoui -, n’hésite pas à être réellement présent dans la séance. Son réel, et en particulier le réel de sa curiosité inquisitrice – il fouille ce pauvre patient jusque dans le tréfonds de ses boyaux -, il n’hésite pas à l’actualiser en présence devant le patient. Ce qui fait que lorsqu’il dit cette chose terrible, que sa présence est absolument nécessaire pour qu’on tue quelqu’un, il s’offre littéralement lui-même comme réel dans le transfert. C’est ce point d’appui, qui fait que le désir de Freud, le désir de savoir ravageur qu’il déploie dans cette cure est si impressionnant, eh bien on ne peut pas nier que ce soit ce qui rend cette cure efficace sur un symptôme quand même majeur. L’état dans lequel arrive le patient est stupéfiant, rappelez-vous. On n’en voit pas souvent, des gens qui ont des symptômes obsessionnels aussi épouvantables, à la limite de l’hallucination. Je crois que c’est important de pointer le poids de réel que Freud a de manière sauvage – comme on parle d’analyse sauvage – mis dans son travail avec le patient en s’y exposant. Ce qui fait que vous comprenez pourquoi plus tard l’autre va lui dire : Mais toi tu as une fille, et ta fille je l’ai vu avec de la merde dans les yeux. Il va se renseigner, il va prendre les personnages même de la vie de l’analyste, comme on sait par les passages que Freud n’a pas osé mettre dans le cas publié, et qu’il a laissé consignés dans le Journal d’une analyse, tellement il y est directement, en tant que personne réelle, visé – et que c’est assurément d’une intensité incroyable, l’effet. Lorsque vous voyez un peu, au contraire, comment c’est difficile de faire apparaître dans le cadre un peu trop conventionnalisé de certaines analyses d’obsessionnels, le rapport au réel de l’analyste, c’est-à-dire le moment où la confrontation avec quelque chose de réel chez lui, va se produire, c’est fort sensible[3].

Je suis évidemment hostile à l’idée qu’on en fasse une règle. Il n’y a pas plus de règles dans ce genre de chose, que d’essayer d’imiter Lacan. Mais bien évidemment, vous voyez que quelqu’un comme Lacan, par exemple, est sensible à la dimension du réel de l’analyste, il ne s’est jamais gêné pour de temps en temps, venir de manière brutale et violente, secouer les choses dans cet ordre-là. Pourquoi est-ce que j’insiste sur cette idée de réel ?

C’est parce que ça nous conduit à la solution lacanienne au fameux problème que je discutais en introduction au séminaire de cette année, « le » problème de la névrose obsessionnelle : comment voulez-vous vous identifier à votre rival ? Il faut s’identifier avec le père, mais le père n’est qu’un rival, donc comment fait-on pour s’identifier à quelqu’un qu’on est censé tuer et massacrer ? Rien que de voir posée la question comme cela, on voit que ce sont des gens qui ont buté sur la névrose obsessionnelle, ceux qui ont formulé le problème de cette manière-là. Comment s’identifier à un pur rival ?

La solution lacanienne consiste à dire qu’il y a deux pères, le père symbolique et le père imaginaire avec lequel se fait le conflit en face à face, et qu’il y a un troisième terme. Ce troisième terme, le voilà, c’est le réel de l’analyste. C’est seulement parce qu’il y a un réel de l’analyste qui va à un moment au feu, directement, que les dimensions peuvent éventuellement jouer de manière opératoire l’une par rapport à l’autre, c’est-à-dire quelque chose qui est dans un acte analytique qui a un agent réle. Parce que sinon, c’est bien joli, comme ont toujours dit les anti-lacaniens, de distinguer le père symbolique du père imaginaire, mais c’est renommer le problème, et le problème reste entier. Mais si vous introduisez la dimension de la présence réelle de l’analyste comme venant là prendre au sérieux l’idée que dans le transfert, il y a de la répétition – ce qui ne veut pas dire que le transfert est la répétition -, donc s’il y a confrontation avec ce point de réel en chair et en os, alors les choses deviennent un peu différentes. Car bien évidemment, ce que Lanzer fait là, c’est qu’il montre tout simplement que le père symbolique et le père imaginaire sont indécollables l’un de l’autre, puisque la formation de synthèse sinon de compromis qu’il a fabriquée, c’est un père éternisé, un père intuable, qui est la règle générale : il y a toujours, dans toute analyse d’obsessionnel, ce père qu’on essaie de tuer, et qui ne meurt pas. On lui donne des coups de hâche, et le père est toujours vivant, impeccable, il continue à vaquer, à faire ce qu’il veut, il reste intuable. Ce n’est donc pas le propre de la symptomatologie de l’homme aux rats, c’est extrêmement commun dans la vie onirique des obsédés. Sauf qu’ici, qu’est-ce que j’appelle cette mise en cause directe du psychanalyste ? C’est qu’il lui dit : Qu’allez-vous me faire penser, avec cette histoire de vœu de mort du père ? Vous me manipulez, vous me suggestionnez, c’est vous qui tirez les ficelles. On voit ainsi très bien la figure du père monstrueux qui apparaît dans une paranoïa de plus en plus flambante – et il faut dire que la méthode de Freud ne peut que faire flamber l’attitude un peu paranoïaque du patient. Et on arrive ainsi au cœur de cette angoisse de suggestion homosexuelle, qui est au cœur de certaines interprétations de la névrose obsessionnelle, c’est que l’idée derrière tout ça est que le bon professeur Freud va se servir de la confiance que je lui fais, il va se servir de ma détresse, pour me baiser. Comme toujours. J’ajoute le « comme toujours », pour qu’on voit bien que ça se répète. Ce qui est en cause là, c’est que dès que l’analyste vient mettre de manière aussi caricaturale le réel de sa curiosité en jeu, la paranoïa prend des proportions considérables et le rapport éclate à l’angoisse dite homosexuelle de l’obsédé – dite telle du moins depuis Bouvet. Quand même, le patient résiste, et on ne sait pas comment il résiste autant, car aujourd’hui je ne sais pas qui résisterait à un procédé pareil !

Lui, il revient le lendemain, et c’est reparti.

Association sur les frères : « effectivement, mon frère, lui j’ai essayé de le tuer ». Il essaie de lui tirer un coup de carabine à piston pour lui crever l’œil, il a une bonne vieille haine fraternelle pour son cadet, dont on voit très bien qu’il est le lieu-tenant du père dans la rivalité sexuelle, et un objet du vœu de mort.

Simplement, il n’est pas sur l’axe symbolique, comme dirait Lacan, il est sur l’axe imaginaire : la rivalité fraternelle vient ici, par un déplacement d’axe, dévier la collision avec le père.

Etrangement aussi, parmi les choses dont il veut bien reconnaître qu’il en est affreusement coupable et que ça l’angoisse, il dit qu’il y a un vœu de mort contre la Dame. Et ça, c’est beaucoup plus embêtant, et c’est complètement esquivé par les commentateurs IPéistes, et en particulier par Patrick Mahony.

C’est quand même assez curieux que ce vœu de mort porte sur des objets normalement investis de fonctions structurales distinctes : le frère, le père, la Dame. Ça encourage à dire que c’est une pure agressivité, des bouffées de haine, et puis n’importe qui passe dans le paysage, et on tire dessus. On ne se rend pas bien compte, qu’en réalité, ici, la Dame, elle est là parce qu’elle vérifie littéralement l’équation Dame = père. Pourquoi ? Parce que la manière dont la Dame est introduite dans les associations, d’après les notes, c’est que ce qui l’embête avec cette Dame, c’est la toute-puissance de son amour sur lui. Il se trouve donc dans une position féminine à l’égard de la Dame : il lui prête une capacité à l’aimer ou ne pas l’aimer – il pense au départ qu’elle ne l’aime pas – qu’il investit d’une telle force, qu’il se trouve passivé dans cette relation. Si l’on n’a pas cet opérateur où l’on voit qu’au fond, c’est la fonction toujours du père qui est dans la Dame, on ne voit pas pourquoi la Dame est elle-même l’objet d’un vœu de mort. Parce que la possibilité qu’elle a de ne pas donner son amour ou de le retirer lui donne un type de puissance qui féminise le gamin. Enfin, « le gamin »… non : Ernst. Si je dis « le gamin », c’est parce que lorsque vous prenez les associations du patient, vous voyez qu’en fait il est toujours en position de femme quand il souhaite la mort. Soit dans le roman de Sudermann, Les deux sœurs, qu’il cite, soit quand c’est une femme qui assiste à la mort de son neveu. C’est en position féminisée qu’il souhaite la mort de l’autre.

*

Pourquoi est-ce que je fais ce long développement, et pourquoi est-ce que j’essaie de voir un peu, d’un point de vue lacanien, ce qu’on doit en penser à mon avis ? Un des enjeux théoriques fondamentaux de L’homme aux rats, c’est de savoir si oui ou non, la régression sadique-anale est déclenchée par l’incapacité à symboliser le père dans l’Œdipe. La version orthodoxe, celle que je vous avais montré chez Béla Grunberger l’an dernier, c’est de dire que la régression sadique-anale et l’Œdipe inversé, c’est structuralement la même chose. Ce que nous voyons ici, c’est quelque chose d’un peu différent. Ce que nous voyons, c’est qu’il ne s’agit pas d’une régression, mais d’un déplacement d’axe, d’un axe dans lequel la confrontation du sujet au père symbolique glisse et permute dans une confrontation du sujet à un de ses doubles, et en particulier de son frère, qui est un lieu-tenant, un tenant lieu du père. Or, c’est tout à fait autre chose de considérer une permutation de l’ordre des relations du sujet à ses objets, et de considérer une régression du sujet, incapable d’accéder à un Œdipe normativant, et pour cette raison, régressant à un stade où par ailleurs ses prédispositions qui sont toujours là et qui attendent le théoricien qui voudra s’en servir, où les prédispositions anales viennent alimenter cette régression et la soutenir en enfermant le sujet dans une satisfaction pulsionnelle tout à fait problématique.

Qu’est-ce que ça veut dire sur le plan pratique ? Ça veut dire une chose que toute analyse d’obsédé montre largement, et que les travaux de Mahony sur la famille Lanzer ont je crois bien montré. C’est que bien sûr le gamin est à la fois effrayé et fasciné par le désir viril du père. Qu’est-ce que c’est qu’un père d’obsessionnel ? C’est un père qui a un rapport extrêmement particulier à la parole qu’il peut tenir (ou laisser entendre, cela suffit aussi bien) sur son désir. Soit il parle, soit il se tait - le père de l’obsessionnel. S’il parle, est-ce qu’il peut justifier ce qu’il fait, est-ce qu’il peut justifier de son désir sexuel ? Le point qui m’intéresse, c’est que la seule chose qui vaut la peine d’être justifiée, c’est l’injustifiable ! Est-ce que le père, donc, dans son désir sexuel, dans ce qu’il a d’injustifiable, de dire dessus quelque chose qui le justifie ? Que ça réussisse, c’est peu probable, que ça rate, c’est plus probable et de toute façon plus nécessaire logiquement, mais ça introduit à une dimension très particulière qui est une position du père à l’égard du désir sexuel - que le père divorce, ou qu’il ne divorce pas, qu’il ait des maîtresses, ou qu’il soit fidèle. Soit il se tait, soit, pire peut-être, plus ravageur, il n’entre pas sincèrement dans cette dimension paradoxale de la justification de ce qui dans son désir sexuel est de toute façon injustifiable. Et c’est dans ce silence, dans ce mutisme-là, que peut éclater quelque chose de l’ordre de la rivalité, qui se manifeste en général dans les analyses d’obsessionnel, dans des moments bien précis, c’est quand le patient se retourne et regarde l’analyste en face, surtout si c’est un homme. Je voudrais éclairer ce que je vous dis par l’effet catastrophique que cela entraîne, ce défaut de justification de l’injustifiable du désir. Parmi les causes déclenchantes de la névrose, vous vous rappelez, dans L’homme aux rats, Ernst Lanzer va à un enterrement, et l’oncle qui vient de perdre sa femme dit : quand je pense que moi j’ai toujours été absolument parfait, et qu’elle vient de mourir, alors que d’autres se permettent tant de choses… Et le patient entend : il accuse mon père d’avoir trompé ma mère, avec un effet de ravage qui fait bien percevoir la désorientation du patient à l’égard de ce qu’aurait pu être l’injustifiable du désir du père, sur lequel finalement il ne dispose d’aucune espèce d’appui pour se rapporter à ce que son père a fait – ou ce qu’il n’a pas fait -, et qui soit une parole qui lui permette d’être d’accord, ou pas, mais en tout cas qui lui permet de se situer par rapport à cela. C’est frappant, parce que quand vous lisez ce passage, vous avez le sentiment que confronté à cette imputation qui est faite, croit-il, en visant son père, c’est son père qui ne peut pas répondre à l’accusation de l’autre. C’est le père que Lanzer a en lui, qui ne peut pas parer cette accusation. D’où l’effet de désorientation. Quand je parle de l’injustifiable, je peux peut-être aller un peu plus loin. Du désir, on ne rend pas compte. On ne rend compte à personne du désir sexuel, c’est quelque chose qui n’est pas de l’ordre du justifié ou du justifiable. Encore faut-il que du fait qu’on n’en rende pas compte, du désir sexuel, de ce fait-là, qu’on en rende compte, c’est-à-dire qu’on rende compte du fait qu’on n’en rend pas compte. C’est-à-dire, si vous réfléchissez un peu, qu’on assume une sorte de culpabilité absolue à cet égard. Ce qui est absolument ravageur chez les pères d’obsessionnels, c’est, me semble-t-il, qu’on ne sait pas vraiment s’ils ont assumé cette culpabilité absolue, c’est-à-dire d’avoir un rapport à l’injustifiable du désir sexuel.

Et voilà la vraie culpabilité qui est antérieure à l’acte.

Lorsque tout à l’heure le patient dit à Freud qu’il s’est résigné à ce que l’acte soit déjà fait, vous voyez bien que vous avez là la grimace symptomatique de cette vraie culpabilité antérieure à l’acte qui ne peut être que la culpabilité du père, la culpabilité du père qui assume que ce qu’il justifie – soit en restant avec sa femme, soit en divorçant, soit en ayant des maîtresses, etc. -, c’est de l’injustifiable. C’est là où le défaut de la cuirasse du père devient une plaie dans la chair du fils.

Voilà ce qui fait, je crois, bien sentir – et ça c’est plutôt un trait de l’Œdipe lacanien que de l’Œdipe freudien -, ce que c’est que la subtilité de l’Œdipe. La subtilité de l’Œdipe, c’est ce qui se met en évidence dans une cure au moment où vous voyez comment quelqu’un a réussi à accommoder la culpabilité du père à l’égard du sexe. Il y a bien des manières d’accommoder la culpabilité du père à l’égard du sexe, qu’on soit un garçon ou une fille, mais ce qui est essentiel, c’est de voir qu’on ne se permet que ce que son père se permet, dans les limites où le père se le permet, et dans les limites mêmes où le rapport qu’a le père à l’injustifiable de son propre désir sexuel, il l’assume comme une culpabilité, car il est pris dans un dispositif de justification ratée. Et je crois que c’est pour ça que le père lacanien met en évidence quelque chose qui est beaucoup moins évident à trouver chez le père freudien, c’est que c’est un père qui autorise la jouissance, comme on dit assez couramment dans le milieu. On fait un peu, parfois, comme si Lacan avait découvert là quelque chose que Freud n’avait pas découvert, mais ce n’est pas absolument vrai : c’est présent chez Freud, mais c’est présent chez Freud à travers la démonstration des ravages que cela cause chez les obsessionnels. Ce n’est pas présent de manière positive, mais c’est présent de manière négative, lorsqu’on voit ce que c’est qu’un père qui n’a pas autorisé, mieux, légitimé, une certaine jouissance (qui est néanmoins une jouissance certaine) au prix de sa culpabilité. Le meilleur moyen évidemment étant, pour le père de l’obsessionnel, en défaut à cet égard, de s’accabler d’une culpabilité absolument inconsistante qui n’a rien à voir avec la choucroute, et dont il fait souffrir toute sa famille tandis que la justification de l’injustifiable, c’est-à-dire la véritable épreuve de culpabilité touchant le désir sexuel, il l’a soigneusement contourné.

Freud, devant ça, semble épouvanté, puisque sa réponse à la fin de la séance que je vous commente, la 6ème, essaie de soulager Lanzer. Il lui dit : Mais vous étiez petit ! Il le dit littéralement : vous n’étiez capable d’aucune décision claire, c’était une enfance très reculée. Avant l’âge de 6 ans… , à l’époque, comment auriez-vous pu avoir ce rapport-là, ce rapport de culpabilité ?

Preuve qu’il y a là un malaise, c’est que dans le cas publié, Freud écrit une petite note en faisant le blasé, en disant qu’il sait bien que ça ne sert à rien de rassurer les patients, qu’il ne l’a fait que pour le vérifier une fois de plus. Quand vous lisez le Journal d’une analyse, vous voyez bien que ce n’est pas ça du tout ! Il y a le feu, il prend de l’eau, et il le jette sur ce qui brûle, car après ce qu’il lui a infligé, on imagine dans quel état est le patient. Vous riez, mais si vous avez lu le cas, vous savez que c’est un patient qui se lève et qui déambule les mains sur la tête de peur que Freud lui tape dessus ! Voyez jusqu’où a osé aller Freud avec ce patient ! Alors évidemment, il essaie d’éteindre l’incendie… On ne voit pas pourquoi un gamin, aurait-il cinq ou six ans, pourrait être dispensé de ce rapport éthique à la culpabilité, bien au contraire ! C’est un désastre encore pire que d’essayer de faire comme si, au motif qu’il a six ans, il n’a pas accès à cette culpabilité du désir, et qu’il faudrait qu’il s’en débrouille par un autre moyen que par la culpabilité du désir. C’est le pousser littéralement dans les symptômes.

Ceux d’entre vous qui ont vu des jeunes enfants obsessionnels, en pédopsychiatrie il y en a, et ça épouvante en général tellement les familles qu’on les hospitalise, quand ils commencent à avoir des symptômes un peu galopants, l’idée même que le désir d’un petit enfant, qu’on puisse essayer de lui épargner la culpabilité, quand on voit à quoi ressemble une névrose obsessionnelle chez un enfant, ça a quelque chose d’effrayant ! C’est parce que c’est peut-être difficile à Freud d’aller considérer que l’enfant est responsable de son vœu de mort. Je crois que si on réfléchit un peu, est-ce que c’est si dramatique que cela d’avoir un vœu de mort à l’égard du père ? Ça l’est peut-être un peu moins si le père à l’égard duquel on a un vœu de mort est lui-même un père qui assume son propre vœu de mort par rapport à son propre père. L’écrasement des dimensions imaginaires, le fait que le désir sexuel du père comme étant ce que j’ai nommé l’injustifiable, qu’il justifie dans sa parole, passe par la justification d’un injustifiable, et on ne voit absolument pas quel autre moyen il peut y avoir pour le fils ou pour la fille – la distinction des sexes ne compte ici absolument pas -, de justifier l’injustifiable. Il y a là une mise en abîme qui vous fait sentir qu’on ne peut pas penser l’Œdipe en dehors de coordonnées symboliques, parce que si vous n’avez pas ces coordonnées symboliques, alors vous n’avez pas la profondeur de la mise en abîme dans ce vœu de mort. Vous n’avez pas la possibilité de “l’effet vache qui rit”, où c’est le père dans le père dans le père, avec sa boucle d’oreille et une vache qui rit dans la boucle d’oreille, etc., cette espèce de fuite qui n’existe que dans un espace qui est structuré de manière symbolique et dans lequel le rapport de collision du père et du fils que nous avons dans le langage ordinaire, dans le « tu à toi » du père et du fils, écrase et en quelque sorte dissimule la profondeur de la dette et de l’inscription généalogique de cette dette de mort.

C’est pour ça que lorsque je disais tout à l’heure que le rapport coupable à l’injustifiable est quelque chose d’absolument essentiel dans la parole du père, c’est que ce qui montre pourquoi on peut parler avec raison de transmission symbolique, c’est quand on observe le ravage qu’exerce sur les patients non seulement le fait que les parents divorcent, mais parfois qu’ils ne divorcent pas. C’est-à-dire que nul père ne vienne intervenir éthiquement pour dire voilà la décision que je prends, la rupture que j’occasionne pour aucune autre raison que…, ce qui est absolument nécessaire dans sa grossièreté, sa cruauté et son arbitraire - que le père par exemple, peut vouloir aller baiser ailleurs, ou bien, qu’il veuille rester là, à baiser celle-là, la mère de l’enfant. S’il n’y a pas de justifications et de paroles qui viennent encadrer cette chose injustifiable et la porter, elle fait peser son fardeau sur la génération d’après, au sens où ce qui manque, c’est la caution du dispensateur de toute légitimité, à l’égard de ce désir, dispensateur qui est le père.

Je crois que le deuil pathologique dont souffre Lanzer, surtout quand on a le tableau reconstitué par Mahony de qui était le père – c’est-à-dire comme pratiquement toujours dans 90% des cas avec les névrosés obsessionnels, un brave type, un gars débonnaire, qui pétait à table -, un père débonnaire au sens où pour lui, la question d’avoir à justifier de son désir sexuel, qu’il reste avec sa femme ou qu’il la quitte, ou qu’il ait des maîtresses, ou qu’il ait les yeux qui traînent sous les jupes des servantes – puisque c’est là que vient la pulsion scopique de l’enfant, ce père débonnaire, donc, est un père qui ne justifie rien. Il ne justifie ni qu’il s’est marié (il préfère manifestement qu’on n’aille pas trop lui demander des comptes, si j’ose dire, sur son choix) , ni qu’il ait des maîtresses, ni quoi que ce soit. On lit le résultat dans les symptômes du fils, de retour de l’armée, comme vous savez.

Je ne suis pas là en train de vous dire ce qu’il faut faire pour ne pas avoir des enfants obsessionnels. Ce qui me paraît très important, c’est de voir où est le lieu extrêmement subtil où se décide dans une interaction précoce la façon dont la lâcheté des pères fait le malheur des enfants. La lâcheté des pères fait le malheur des enfants sur ce point, c’est-à-dire sur leur rapport à l’injustifiable, et sur la culpabilité qu’ils assument à l’égard d’un choix nécessairement mauvais, et qui étant nécessairement mauvais, est nécessairement bon d’être simplement un choix assumé, sans plus.

Maintenant, pourquoi ne peut-il pas donner le nom de la Dame ? Parce que son nom à lui, Freud le connaît, et connaissant son nom, il connaît le nom de son père, tandis qu’il y a quelque chose qui grâce à la Dame peut ne pas être nommé, et c’est le nom du père symbolique.

C’est pour ça que, lorsque Freud dit à Lanzer : vous ne voulez pas me donner son nom ? Apportez-moi une photo ! ce dernier arrive à la séance suivante complètement tétanisé, il a passé une nuit horrible : « Lutte violente, journée malheureuse, résistance parce que hier je lui ai demandé de m’apporter une photographie de la Dame, c’est-à-dire d’abandonner sa réserve à son sujet ». Et alors, conflit : abandonner le traitement, ou livrer son secret.

C’est extrêmement important ! Mais dans le cas publié, à aucun moment, Freud ne raconte par quel procédé il a essayé d’extorquer le nom de la Dame à son patient. Là-dessus, il est tout à fait tranquille, pas vu pas pris !

Ce que le vœu de mort contre la Dame essaie de protéger, c’est un nom, et c’est un nom de quoi, sinon de quelque chose qui est au-delà du père, et qui est en cause dans son symptôme ?

*

C’est là où Freud, dans le début d’une séance où le patient lui raconte des tonnes d’obsessions, c’est sur ce point où un lacanien va penser une oscillation importante entre le père symbolique et le père imaginaire et s’appuyer sur le fait que la voix qui prononce les injonctions est le père – il n’est pas sûr qu’il parle de la voix du père -, c’est là que Freud va glisser dans quelque chose qui est une sorte de psychologie empédocléenne, cosmique, avec la haine et l’amour, pour essayer de rendre compte de ce que sont les obsessions. Et il va prêter un pouvoir à l’affect qui n’est pas seulement un pouvoir expressif, mais qui est également un pouvoir déclaratif, comme si la haine non seulement exprimait quelque chose comme un sentiment, mais était capable de produire des énoncés, des intentions motrices, des directions d’action dans la direction des obsessions et compulsions des patients. Au fond, si je suis un peu l’hypothèse que je vous donne, que Freud traite les obsessions comme des jaculations haineuses, comme des produits verbaux de la haine, des produits intentionnels de la haine, des intentions nées de la haine, on voit bien que l’altération du régime de la parole, qui est pourtant assez facile à reconstituer, me semble-t-il, aboutit nécessairement à ce que s’il y a altération et incapacité à se confronter avec le père, à une régression à cette fameuse régression sadique-anale.

Dans la section qui commence page 161, « Quelques représentations de contrainte et leur traduction » (OC IX), il s’arrête à cette séance et passe ensuite à des considérations plus générales.

Ce que je voudrais vous faire remarquer, c’est ceci : il traite, je vous l’ai dit tout à l’heure, les obsessions comme les énoncés de rêve. Ce n’est pas un bon moyen de savoir pourquoi elles sont formulées à l’impératif. On va par là justifier leur contenu de sens, on va reconstituer la logique de distorsion qui fait qu’un vœu particulier va se transformer en quelque chose qui est une obsession, par des procédés classiques tirés de la Traumdeutung, d’inversion de l’ordre, de transformation dans le contraire, etc., mais on n’arrive pas à comprendre quel est le caractère impératif car il manque le donneur d’ordre, il manque le père. Et le père a disparu dans le cas publié, il a disparu au profit de cette logique affective. Pour deux raisons je crois. Freud traite les choses comme ça car il est sensible, d’une part, à une donnée phénoménologique de l’obsession : l’ambiance de cauchemar. Un obsédé, c’est quelqu’un qui vit un cauchemar les yeux ouverts, le type d’angoisse dans lequel le patient est plongé, c’est comme si on n’arrivait pas à se réveiller. Souvenez-vous des errements de Lanzer, de ses allers-retours pour rembourser les 3 couronnes 80. On se demande, quand vous le lisez, si ce n’est pas un récit de cauchemar ! Il est donc légitime de s’appuyer sur le phénomène du rêve, en se disant qu’au fond le symptôme est comme un rêve qui a crevé l’écran du sommeil, et qui se produit les yeux ouverts. La deuxième chose, c’est que la méthode d’interprétation est tentante, qu’il y a une virtuosité intrinsèque dans la possibilité de montrer que quelque chose qui est incompréhensible est en réalité tout à fait sensé. Comme Freud le dit à la fin : « Je ne crois pas que cette tentative d’explication puisse paraître contrainte ou qu’elle ait comporté beaucoup d’éléments hypothétiques ». Il est très content de montrer qu’on peut arriver à cette clarification.

Mais je crois qu’il y a encore une raison intéressante à la théorie empédocléenne. C’est que, bricolant avec son patient, Freud lui propose ce que j’appelle un second appareil psychique. La force de cette théorie de la haine et l’amour, c’est d’offrir un contenant pour la cure. Ce que Bion – un psychanalyste extraordinaire à cet égard – appellerait un contenant pour la cure, un mythe à l’intérieur de quoi le patient peut commencer à mettre en suspens de manière plus raisonnable, et à traiter comme des objets et à prendre du recul les conflits pulsionnels qui se déchaînent en lui. Ça ne suffit pas de dire que c’est un conflit entre la conscience morale et le diable qui est en moi, comme propose d’abord Lanzer. Freud modifie la chose en lui disant que c’est plutôt l’inconscient que le mal, que c’est donc infantile et sexuel. Du coup, Lanzer à qui on demande de l’infantile et du sexuel, en fournit. Moyennant quoi maintenant, il faut avancer plus loin, car cet appareil qui contient la cure, qui est constamment négocié, il va falloir lui apporter quelque chose qui est la haine qu’il a pour le père, l’amour qui réprime cette haine, et cet amour débordé par un surgeon supplémentaire de haine, moyennant quoi, grâce à ce mythe empédocléen, on va pouvoir contenir autrement la cure, amener le patient à une véritable élaboration, à une symbolisation plus authentique. Et il est touchant de voir Lanzer se rendre à ce dispositif, c’est-à-dire entrer dans ce dispositif dans lequel le doute, par exemple, va servir de pivot entre l’amour et la haine. C’est-à-dire qu’il aime la Dame, il doute que la Dame l’aime en retour, mais en fait ce doute est la manifestation de la haine qu’il a contre elle, etc. - le doute servant de charnière entre l’amour et la haine. Et ce que Freud va essayer de faire pour lui montrer la force de cet appareil psychique qu’il bâtit avec lui un pas au-delà de la simple division conscient/inconscient, c’est de lui montrer que les symptômes en deux temps qui caractérisent ses obsessions – il fait une chose, il l’efface, il va chercher quelque chose puis l’enlève, etc. – sont expliqués par cette logique.

C’est pourquoi je veux dire un mot de Bion.

Bion, c’est par définition celui qui a fait de la cure une tentative de construction de l’appareil psychique. La définition d’une cure réussie, c’est que le patient se fabrique « une machine à penser ses pensées », ce qui me paraît être une des définitions les plus profondes qu’on puisse donner de ce que c’est qu’une cure, et surtout c’est une définition qui nous prend – quand on est formé à lire Lacan plutôt que Melanie Klein - dans un autre registre tant théorique que pratique, puisque la définition de Bion se fiche bien de la différence entre névrose et psychose. C’est-à-dire que s’il s’agit de fabriquer « une machine à penser ses pensées », il n’y a pas de distinctions fondamentales ou de précautions particulières à prendre, selon que vous avez affaire à une psychose ou à une névrose. Ça a évidemment toutes sortes de conséquences, et il est vrai que les néo-kleiniens contemporains comme Rosenfeld ou Bollas, ou Ogden, qui se sont énormément inspirés de Bion, ont des conceptions assez frustres par rapport à celle que vous trouvez chez Lacan sur ce qu’est une psychose. Mais ce sont des considérations qui sont fondamentalement inspirées par cette idée que faire une analyse, c’est produire de l’appareil psychique qui sert à contenir la cure, et en particulier à contenir les identifications projectives qui dans cette cure viennent se fixer sur l’analyste, et faire de l’analyste le mauvais objet clivé et projeté. Il faut alors trouver un contenant pour ce mauvais objet clivé de manière que le self du patient puisse justement progressivement intégrer les mauvais objets qui lui détruisent sous forme symptomatique sa vie, que ce soit sous forme de compulsions chez un obsessionnel ou que ce soit – Bion est allé jusque-là – des hallucinations schizophréniques. Pour Bion, il n’y a pas de différence sur les principes. Je crois que ce que fait ici Freud, pour les post-kleiniens britanniques, c’est exactement ça : il lui propose de construire un appareil pour tenir cette cure. Et il n’hésite donc pas à lui offrir avec ce mythe empédocléen de l’amour et de la haine quelque chose qui n’est pas du tout une théorie avec un T majuscule qui vient se plaquer comme ça, comme une raison d’être des symptômes, mais quelque chose qui dans le transfert par rapport à un autre appareil psychique qui a été élaboré précéemment – Zerfall est devenu Spaltung, Spaltung est devenu conscience morale contre le mal que j’ai en moi, le mal que j’ai en moi est devenu le sexuel et l’infantile. Ce n’est pas simplement qu’il lui donne des explications, mais c’est que ces explications, plus elles sont vraies et plus elles sont pertinentes, plus elles sont capables de permettre cette perlaboration, cette élaboration du travail.

C’est à cette lumière-là qu’il faut juger les choses, et ne pas dire que c’est la théorie affective de Freud en 1907 mais que nous avons fait beaucoup de progrès depuis ! C’est de voir comment il s’en sert et pourquoi elle est motivée à l’intérieur de la stratégie du travail.

Dans le cas publié, vous avez une explication typiquement traumdeutungesque de l’obsession du rasoir :

« Il a perdu quelques semaines dans ses études par suite de l’absence de sa Dame qui était partie pour soigner sa grand-mère tombée gravement malade. Alors qu’il était plongé dans ses études, appliqué à l’extrême, il lui vint à l’idée le commandement de prendre dans le semestre la première date d’examen possible. Passe encore. - Mais si le commandement t’arrivait de te trancher la gorge avec le rasoir ? Il nota aussitôt que ce commandement était déjà intervenu, il courut à l’armoire pour prendre le rasoir quand il lui vint à l’idée “non, ce n’est pas si simple ! Il te faut aller là-bas et assassiner la vieille femme !”. Et voilà que d’épouvante, il tomba par terre ».

Des obsessions comme ça, on n’en voit pas souvent, hein, mais ça arrive ! Et ce qui est terrible – et je ne sais pas si vous l’avez entendu quand je le lis, mais c’est qu’au fond, encore heureux qu’il ait l’idée de tuer la vieille d’abord ! C’est comme ça qu’on perçoit la chose. Encore heureux, parce que sinon, on a l’impression qu’il allait se couper la gorge… De la manière dont c’est raconté, ça vise à produire chez celui qui entend ça, un paroxysme d’angoisse ! Or, ce qui est étrange, c’est le dernier morceau de l’obsession : « Ah non ! D’abord il faut que tu tues la vieille ! » Ouf ! Ce qui est génial chez Freud, c’est qu’il ne va pas du tout se laisser interpeller par cette décharge affective qui vise à le mettre en suspens dans le récit même de l’obsession. Il va se dire que c’est une césure qui est comme une ponctuation, c’est un morceau détachable, et s’il est à la fin, c’est qu’il est au début. Il ne va absolument pas se laisser impressionner par la façon dont le moi du patient vit l’obsession, il va décomposer l’obsession en se servant de ses scansions internes et des points d’angoisse que ça suscite chez celui qui l’écoute, et partout où il y a des points d’angoisse, il va découper les morceaux de l’obsession, et ensuite, comme avec un puzzle, il va les mettre dans un ordre différent :

« Et la corrélation, dit-il, entre cette idée de contrainte et la vie du patient est ici incluse dans le début du récit. Sa Dame était absente pendant qu’il étudiait intensément en vue d’un examen en vue de hâter leur union. Et voilà que pendant il étudiait ainsi, l’assaillirent la désirance [on cause comme ça maintenant en France] pour l’absente et la pensée de ce qui est cause de son absence. Alors arriva quelque chose qui chez un homme normal aurait été par exemple une motion de mauvaise humeur à l’encontre de la grand-mère. Faut-il que la vieille femme tombe malade juste au moment où j’éprouve une si terrible désirance pour elle [ça donne envie de manière obsessionnelle de tout inverser et d’être extrêmement vulgaire en remplaçant « j’éprouve une si terrible désirance pour elle » par autre chose !]. C’est quelque chose de semblable mais de beaucoup plus intense qu’il faut maintenant supposer chez notre patient. Un accès de fureur inconscient qui en même temps que la désirance pourrait revêtir cette forme d’exclamation « Oh que je voudrai aller là-bas et assassiner la vieille femme qui me prive de ma bien aimée ! » Là-dessus arrive le commandement « assassines-toi toi-même ! » comme autopunition de tel désir de fureur et de meurtre et tout le processus accompagné de l’affect le plus violent entre dans la conscience du malade de contrainte dans l’ordre inverse : en premier le commandement de punition, à la fin la mention du désir punissable ».

Voilà la justification qu’il donne.

Je vous fais remarquer que ce n’est pas Lacan qui a inventé le traitement des symptômes et des scénarios symptomatiques comme des mythes structuralistes. Que  fait-on là sinon découper des segments, modifier l’ordre dans lesquels ils se présentent, et construire des résonances, des symétries et des inversions qui fonctionnent exactement comme dans les interprétations lévistraussiennes des mythes amazoniens. Ce n’est donc pas du tout un placage de Lacan que de prendre les choses, de changer l’ordre, de les mettre dans un sens puis dans un autre en les retournant, c’est un procédé qui était déjà directement à l’œuvre dans la Traumdeutung[4].

Mais plus on s’en aperçoit, plus on s’aperçoit aussi d’autres choses. Vous vous apercevez que ce qui manque là, dans ce traitement de l’obsession comme un rêve, c’est pourquoi c’est impératif ! Pourquoi le désir est-il devenu quelque chose d’impératif ? Tant qu’il manque le père qui donne l’ordre, on voit bien pourquoi il y a ce contenu de sens, on voit bien comment on peut déchiffrer le mythe exactement comme Lévi-Strauss montre comment un mythe des plaines du Canada est en fait le symétrique inverse d’un mythe du bassin de l’Orénoque ou de je ne sais où, mais là, il faut en plus l’attitude qui fait que c’est quelque chose qui devient impératif, l’injonction de prendre le rasoir. Et c’est cet impératif qui coordonne les choses.

C’est là que je crois qu’il y a quelque chose d’extrêmement troublant. Lorsque Freud s’appuie sur l’idée que ce caractère impératif va être porté par la haine, il dit quelque chose qui est conceptuellement insatisfaisant. Lorsqu’il dit : « si différente que cette impulsion de contrainte paraisse être du commandement direct au suicide rapporté ci-dessus », il fait la différence qu’il y a une impulsion de contrainte d’un côté, et puis un commandement de suicide de l’autre. Or ce n’est quand même pas la même chose. « Un trait significatif est commun aux deux »,  écrit-il, mais c’est avouer que ce sont deux choses différentes et que le point significatif commun est ce que Freud a de mieux à proposer, soit « leur apparition comme réaction à une fureur monstrueuse, non saisissable par la conscience envers une personne qui survient en perturbatrice de l’amour ». Pourquoi est-ce que cette explication ne tient pas debout ?

Parce que c’est une explication circulaire.

La preuve de l’intensité de la haine, qu’est-ce que c’est ? C’est l’intensité de l’obsession et de la lutte anxieuse. Mais qu’est-ce qui cause l’intensité de l’obsession et de la lutte anxieuse ? Ce n’est absolument rien d’autre que la haine supposée en arrière comme étant le moteur affectif de l’obsession. C’est circulaire parce que la ration essendi – la raison d’être – de l’obsession, c’est la haine. Mais la ratio cognoscendi – le moyen de connaître – que c’est la haine, c’est l’obsession. On ne peut pas sortir de ce cercle-là. Plus l’obsession est violente, plus il doit avoir des prédispositions à la haine. L’obsession n’est pas violente ? C’est qu’il ne doit pas avoir beaucoup de prédispositions à la haine. On peut faire varier de manière ad hoc le rapport de la haine à l’obsession car il n’y a pas de critère extérieur entre la force de la haine et la force de l’obsession, et le contenu de l’obsession et la nature des souvenirs de haine qu’on peut mobiliser.

C’est ainsi je crois qu’on arrive à un problème sur quoi je termine ce soir pour le reprendre la prochaine fois : on voit bien que ça permet d’expliquer les cas d’obsession en deux temps. Une première motion aimante commande d’aller ôter la pierre du chemin, mais en fait on revient sur ses pas, on remet la pierre qu’on avait précédemment enlevée parce qu’en fait la haine, la volonté de faire du mal à la Dame si elle passe en voiture à cet endroit-là, est plus forte. On peut décrire cela comme une motivation : il a enlevé la pierre parce qu’il l’aime, il l’a remise parce qu’il l’a hait. Et vous voyez bien que cette description des actions en deux temps, quelle que soit la finesse de la description, avec le temps de doute entre les deux, est tout à fait ad hoc, c’est-à-dire qu’on ne voit pas du tout pourquoi on devrait s’appuyer sur cette motivation, elle n’explique pas le fait que ça se passe en deux temps, elle est au mieux compatible avec le fait qu’il y ait deux aspects dans le même geste ; mais pas forcément deux temps.

Freud a alors recours à un procédé extrêmement classique dans la psychopathologie de son temps, qui est le symétrique hystérie / névrose obsessionnelle. L’hystérie est censée mettre les choses sur le même plan, les phobies et les obsessions les faire se succéder dans le temps. C’est comme dans l’article sur « Le trouble psychogène de la vision », n’est-ce pas, vous avez une femme (qu’il a probablement vue chez Charcot), qui d’un côté arrache son vêtement, et de l’autre se couvre, dans une sorte de torsion, où au même moment, de manière synthétique, le geste du viol et le geste de protection contre le viol sont rassemblés dans la même posture. Dans la névrose obsessionnelle, de manière symétrique mais comme par une sorte de géométrie psychologique assez étrange, comme on ne peut pas avoir condensation au même temps, comme on ne peut pas avoir métaphore au même lieu sur le même corps dans le même moment, on aurait de manière diachronique une oscillation. C’est-à-dire que ce qui se manifeste comme d’un même mouvement à la fois se déshabiller et se protéger du fait qu’on est déshabillé, ça se succéderait dans le temps : je mets mon vêtement, j’enlève mon vêtement, je mets mon vêtement, j’enlève mon vêtement, etc. Ce qui donne l’impression de reproduire phénoménologiquement certains symptômes qu’on voit souvent, ceux des obsessionnels qui sont obligés de mettre et défaire plusieurs fois leur vêtement, un peu comme s’ils étalaient dans le temps quelque chose que, si c’était une hystérique, elle aurait condensée en un seul moment plastiquement contradictoire.

C’est extrêmement peu convaincant.

Ça montre bien, comme je dis souvent, la dépendance de Freud à la psychopathologie de son temps, ça montre bien que les représentations janétiennes du problème de la phobie et des obsessions étaient extrêmement connues, en particulier chez les Allemands, et il y a là quelque chose qui ne fonctionne pas tout à fait.

Ce serait quoi le plus difficile ?

Le plus difficile, ce serait d’aller élucider la nature de l’action - c’est ce qui m’a intéressé dans le livre de Davidson – et d’essayer d’entrer dans le problème de l’action en n’ayant pas recours aux artifices de Freud, en essayant de se demander ce qu’est une action irrationnelle. Comment peut-on avoir une action irrationnelle ? C’est d’autant plus joli, cette conférence que Davidson a donnée en 1978 devant la société psychanalytique britannique, qu’il cite et prend pour appui un des exemples de Freud qu’il radicalise :

« Un homme marchant dans un parc heurte une branche posée en travers d’une allée. Pensant que la branche peut être un danger pour une autre personne, il la ramasse et l’envoie dans une haie avoisinante. Tandis qu’il s’en retourne chez lui, il lui vient à l’esprit que la branche pourrait se projeter en dehors de la haie et mettre encore en péril des promeneurs imprudents. Il descend du tranway dans lequel il était monté, retourne au parc et remet la branche dans sa position initiale ».

Commentaire de Davidson :

« Ici tout ce que fait l’agent, sauf heurter la branche, est fait pour une raison quelconque, une raison à la lumière de laquelle l’action correspondante a été raisonnable. Etant donné que l’homme croyait que le bâton était un danger quand il était dans l’allée, il était raisonnable d’extraire le bâton de la haie et de le replacer dans la haie. Etant donné que l’homme voulait retirer le bâton de la haie, il était raisonnable de descendre du tramway et de retourner au parc. Dans chaque cas les raisons de l’action nous disent ce que l’agent a vu dans son action. Elles donnent l’intention avec laquelle il a agi, et elles donnent par là une explication de l’action. Une telle explication, comme je l’ai dit, doit exister, si quelque chose qu’une personne fait doit compter effectivement comme étant une action ».

Le problème, c’est comment alors du coup peuvent se produire des choses aussi irrationnelles. Ce qui compte, c’est que Davidson ne va à aucun moment s’autoriser à résoudre le problème par l’intervention de conflits et de motivations inconscients qui dissolvent le problème de surface en le résolvant en profondeur. Il va s’interdire la profondeur et il va essayer de montrer qu’en fait ce que nous appelons une action, une action rationnelle, une action motivée, ça peut être si complexe que non seulement il peut y avoir des actions comme ça, mais qu’en plus il est nécessaire qu’il y en ait pour que nous soyons des sujets humains. Un nombre considérable de choses, en particulier l’action morale, exigent dans leur structure la possibilité de l’action irrationnelle. Ce que je trouve génial et ce sur quoi je travaillerai la prochaine fois, c’est qu’à mon avis, cette espèce de façon de fracturer l’intentionalité de l’action sans avoir recours à un argument ad hoc comme celui de l’intervention de l’amour et de la haine par en dessous, qui font qu’il n’y a pas vraiment irrationalité de l’action – elle est complètement rationnelle une fois qu’on a montré ces causes affectives cachées -, ça permet de penser en quoi il y a des raisons dans l’action, et ces raisons ne sont pas des rationalisations qui viennent par dessus pour essayer de noyer le poisson alors qu’on est porté par des affects qui nous manipulent, ça permet de penser la rationalité interne de l’intentionalité de l’action.

Et je conclus là-dessus : si on doit apprendre quelque chose de l’obsédé – ce qui me paraît tout à fait fascinant par exemple lorsque je parlais de Kierkegaard -, c’est que la manière dont l’acte chez Kierkegaard porte une raison intrinsèque, une raison qui n’est pas une rationalisation surajoutée parce qu’il y aurait des conflits affectifs vulgaires chez lui, et qu’il rationaliserait en faisant de la philosophie par dessus, eh bien cette position de l’acte chez Kierkegaard nous apprend véritablement quelque chose sur l’acte. Ça n’est accessible que si on respecte cette rationalité de l’intentionalité. C’est donc sur ça que je reprendrai, en essayant de trouver une autre manière de penser la rationalité interne de la compulsion. Merci.

 



[1] Je vous avais par exemple commenté ce petit passage, l’an dernier, où Freud n’hésite pas à dire qu’il y a de la négation dans l’inconscient : le fameux « ne … pas » qui sort de l’inconscient. Si vous lisez un manuel de psychanalyse, l’inconscient ignore la négation ; si vous lisez le cas de l’homme aux rats, il y a bien un « ne … pas » qui sort de l’inconscient, l’inconscient sait ce qu’est une négation et vient l’imposer au patient. On n’a donc pas du tout dans ce genre de travail, de nécessité de construire une sorte de systématicité surajoutée.

[2] Au fond, disais-je déjà l’an passé, quelle est l’histoire complète que lui a racontée le capitaine Cruel ? Est-ce que ce n’est pas une histoire beaucoup plus complète que celle que Freud nous raconte, et est-ce que ça n’explique pas bien des choses, en particulier avec les rats ? Lorsqu’on lit le texte d’Octave Mirbeau dans Le jardin des supplices d’où est tirée l’anecdote du supplice des rats, vous vous rappelez qu’en fait ce n’est pas un rat qui rentre dans l’anus du supplicié, mais c’est un pot de fleur avec un trou dans lequel il y a un rat, ce pot de fleur est collé aux fesses du supplicié, et avec une tige de fer rougie passée dans le trou du pot de fleur, on pique le rat pour qu’il rentre dans les fesses du supplicié. Ce qui fait que vous avez un double dispositif qui est beaucoup plus congruent avec les associations de l’homme aux rats. Et au fond on ne sait pas - puisque ce texte de Mirbeau était tout à fait connu, c’est un grand classique de la littérature décadente - comment l’anecdote a été racontée par le Capitaine cruel à la tablée où figurait Lanzer. On ne sait pas si ce sont des effets d’amnésie partielle, d’oublis, d’ignorance de Freud qui fait que le mécanisme de la machine à rat n’est pas complètement déployé, ou bien s’il y est.

[3] Quelques-uns en ont peut-être eu ici l’expérience toute récente avec la publication du Livre noir sur la psychanalyse : le patient qui arrive avec épouvante, qui a toujours nié qu’il était malade, et qui grâce au Livre noir, pense désormais qu’il ne guérira jamais. Il est donc passé dans la bascule obsessionnelle typique : jusque-là je n’étais pas malade, depuis que j’ai lu le livre, je sais que je ne guérirai jamais ! Et venant m’interpeller sur tel et tel truc que j’ai écrit sur la question, c’est-à-dire venant en tant que moi Pierre-Henri Castel ayant signé tel et tel truc, me dire : « Et là, est-ce que vous répondez à ça ? ». Car effectivement, à partir du moment où la possibilité surgit de s’adresser à l’analyste ad hominem, directement, pas au rigolo qui est derrière le fauteuil et qui ne dit pas grand-chose, mais à Pierre-Henri Castel qui a signé tel et tel papier, voilà qu’apparaît un point d’Archimède autour duquel un certain nombre de choses peuvent pivoter. Or, si ceci est relativement rare, puisque tout est pratiquement fait dans l’institutionnalisation de l’analyse pour que le réel de l’analyste soit peu bruyant, vous voyez ici, dans le Journal, au contraire, que le réel de l’analyste s’exhibe totalement, ce qui constitue une transgression par rapport au canon IPéiste majeur! Là, le réel de l’analyste est complètement mis en œuvre et a des effets détonnants.

[4] J’avais raconté dans mon commentaire de la Traumdeutung comment les quatre phases de la crise hystéro-épileptique de Charcot pouvaient être transformées par ce type de procédé. Il y a la phase d’aura anxieuse, ensuite les convulsions, ensuite les poses érotiques et extatiques, et à la fin la dissolution en éclats de rire bizarre. Evidemment, si vous appliquez la technique de lecture freudienne de la crise de Charcot à quatre phases (toniques, cloniques, etc.), eh bien c’est un rapport sexuel ! On commence par la fin, le moment où ça rigole, on se chatouille, et ensuite ce sont les pauses érotiques, à la phase 3 ce sont les convulsions de l’orgasme, et ensuite il y a la culpabilité et l’angoisse de la grossesse. On peut donc réécrire la crise de Charcot à l’envers, et en la mettant à l’envers en l’interprétant comme un acte sexuel, la crise neurologique mystérieuse devient un petit scénario bien régulier.